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Eugène Fromentin - Dominique

sans geste, sans voix, les lèvres fermées, les yeux rivés sur moi, les joues en pleurs, sublime d'angoisse,
de douleur et de fermeté.

"Madeleine, m'écriai-je en tombant à ses genoux, Madeleine, pardonnez-moi..."

Mais elle se leva à son tour, par un mouvement de femme indignée que je n'oublierai jamais ; puis elle fit
quelques pas vers sa chambre ; et comme je me traînais vers elle, la suivant, cherchant un mot qui ne

l'offensât plus, un dernier adieu pour lui dire au moins qu'elle était un ange de prévoyance et de bonté,

pour la remercier de m'avoir épargné des folies - avec une expression plus accablante encore de pitié,

d'indulgence et d'autorité, la main levée comme si de loin elle eût voulu la poser sur mes lèvres, elle fit

encore le geste de m'imposer silence et disparut.

XIII

Pendant plusieurs jours, je pourrais dire pendant plusieurs mois, l'image offensée et si pleine d'angoisse
de Madeleine me poursuivit comme un remords, et me fit cruellement expier mes fautes. Je ne cessai pas

de voir briller ces larmes qu'un oubli de toute sagesse avait fait couler, et je demeurai comme prosterné,

dans une obéissance hébétée, devant la douceur impérieuse de ce geste qui m'ordonnait à jamais de

sceller des lèvres indiscrètes qui avaient failli lui faire tant de mal J'avais honte de moi. Je rachetai cette

folle et coupable entreprise par um repentir sincère. Le lâche orgueil qui m'avait armé contre Madeleine

et fait combattre contre mon propre amour, ce désir malfaisant de chercher un adversaire dans l'être

inoffensif et généreux que j'adorais, les aigreurs, les révoltes d'un coeur malade, les duplicités d'un esprit

chagrin, tout ce que cette crise malsaine avait pour ainsi dire extravasé dans mes sentiments les plus purs,

tout cela se dissipa comme par enchantement. Je ne craignis plus de m'avouer vaincu, de me voir humilié,

et de sentir le pied d'une femme se poser encore une fois sur le démon qui me possédait.

La première fois que je revis Madeleine, et je me contraignis à la revoir dès les premiers jours, elle
reconnut en moi un tel changement qu'elle en fut aussitôt rassurée. Je n'eus pas de peine à lui prouver

dans quelles intentions soumises je revenais à elle ; elles les comprit au premier coup d'oeil que nous

échangeâmes. Elle attendit encore un peu pour s'assurer si vraiment ces intentions seraient solides ; et dès

qu'elle m'eut vu persister et tenir bon devant certaines épreuves difficiles, elle quitta aussitôt son attitude

défensive, et sembla ne plus se souvenir de rien, ce qui, de toutes les manières de me pardonner, était la

plus charitable et la seule qui lui fût permise.

A quelque temps de là, un jour que, le calme revenu, tout danger passé et ne voyant plus grand
inconvénient à lui parler du repentir qui ne me quittait pas, je lui disais:

"Je vous ai fait bien du mal, et je l'expie !

- Assez, me dit-elle, ne parlons plus de cela ; guérissez-vous seulement, je vous y aiderai."

A partir de ce moment, Madeleine eut l'air de s'oublier pour ne plus songer qu'à moi. Avec un courage,
avec une charité sans bornes, elle me tolérait auprès d'elle, me surveillait, m'assistait de sa continuelle

présence. Elle imaginait des moyens de me distraire, de m'étourdir, de m'intéresser à des occupations

sérieuses et de m'y fixer. On eût dit qu'elle se sentait à moitié responsable des sentiments qu'elle avait fait

naître, et qu'une sorte de devoir héroïque lui conseillait de les subir, lui recommandait surtout d'en

chercher sans cesse la guérison. Toujours calme, discrète, résolue, devant des dangers qui en aucun cas

ne devaient l'atteindre, elle m'encourageait à la lutte, et quand elle était contente de moi, c'est-à-dire

quand je m'étais bien brisé le coeur pour le forcer à battre plus doucement, alors elle m'en récompensait

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