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Eugène Fromentin - Dominique

pas une herbe nouvelle qui fît espérer le retour des saisons fertiles. Des charrues s'y promenaient encore
de loin en loin, attelées de boeufs roux, d'un mouvement lent et comme embourbées dans les terres

grasses. A quelque distance que ce fût, on distinguait les attelages. Cet accent plaintif et tout local se

prolongeait indéfiniment dans le calme absolu de cette journée grise. De temps en temps, une pluie fine

et chaude descendait à travers l'atmosphère, comme un rideau de gaze légère. La mer commençait à rugir

au fond des passes. Nous suivîmes la côte. Les marais étaient sous l'eau ; la marée haute avait en partie

submergé le jardin du phare et battait paisiblement le pied de la tour, qui ne reposait plus que sur un îlot.

Madeleine marchait légèrement dans les chemins détrempés. A chaque pas, elle y laissait dans la terre
molle la forme imprimée de sa chaussure étroite à talons saillants. Je regardais cette trace fragile, je la

suivais, tant elle était reconnaissable à côté des nôtres. Je calculais ce qu'elle pouvait durer. J'aurais

souhaité qu'elle restât toujours incrustée, comme des témoignages de présence, pour l'époque incertaine

où je repasserais là sans Madeleine ; puis je pensais que le premier passant venu l'effacerait, qu'un peu de

pluie la ferait disparaître, et je m'arrêtais pour apercevoir encore dans les sinuosités du sentier ce

singulier sillage laissé par l'être que j aimais le plus sur la terre même où j'étais né.

Au moment où nous approchions de Villeneuve, je montrai de loin la route blanchâtre qui sort du village
et s'étend en ligne droite jusqu'à l'horizon.

"Voilà la route d'Ormesson", dis-je à Madeleine.

Ce mot d'Ormesson sembla réveiller en elle une série de souvenirs déjà affaiblis ; elle suivit
attentivement des yeux cette longue avenue plantée d'ormeaux, tous pliés de côté par les vents de mer, et

sur laquelle il y avait au loin des chariots qui roulaient, les uns pour rentrer à Villeneuve, les autres pour

s'en éloigner.

"Cette fois, reprit-elle, vous n'y voyagerez plus seul.

- En serai-je plus heureux? répondis-je. Serai-je plus certain de ne rien regretter? Où retrouverai-je ce que
je laisse ici?"

Madeleine alors me prit le bras, s'y appuya avec l'apparence d'un entier abandon, et me répondit un seul
mot:

"Mon ami, vous êtes un ingrat !"

Nous quittâmes les Trembles au milieu de novembre, par une froide matinée de gelée blanche. Les
voitures suivirent l'avenue, traversèrent Villeneuve, comme autrefois je l'avais fait. Et je regardais

alternativement et la campagne, qui disparaissait derrière nous, et l'honnête visage de Madeleine assise en

face de moi.

XII

J'en avais fini avec les jours heureux ; cette courte pastorale achevée, je retombai dans de grands soucis.
A peine installés dans le petit hôtel qui devait leur servir de pied-à-terre à Paris, Madeleine et M. de

Nièvres se mirent à recevoir, et le mouvement du monde fit irruption dans notre vie commune.

"Je serai chez moi une fois par semaine pour les étrangers, me dit Madeleine ; pour vous, j'y suis tous les
jours. Je donne un bal la semaine prochaine ; y viendrez vous?

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