|
Eugène Fromentin - Dominique
Le soir, il me sembla qu'elle était plus sérieuse, et qu'avec une adresse extrême elle me surveillait d'assez près. Je réglai ma tenue en vue de ces indications, bien légères sans doute et cependant assez inquiétantes. Les jours suivants, je m'observai davantage encore, et j'eus la joie de retrouver la confiance de Madeleine et de me tranquilliser tout à fait.
Je passai les derniers moments qui nous restaient à rassembler, à mettre en ordre pour l'avenir toutes les émotions si confusément amassées dans ma mémoire. Ce fut comme un tableau que je composai avec ce qu'elles contenaient de meilleur et de moins périssable. Ce dernier nuage excepté, on eût dit, à les voir déjà d'un peu loin, que ces jours cependant mêlés de beaucoup de soucis n'avaient plus une ombre. La même adoration paisible et ardente les baignait de lueurs continues.
Madeleine me surprit une fois dans les allées sinueuses du parc, au milieu de mes réminiscences, Julie la suivait, portant une énorme gerbe de chrysanthèmes qu'elle avait cueillie pour les vases du salon. Un clair massif de lauriers nous séparait.
"Vous faites un sonnet? me dit-elle en m'interpellant à travers les arbres.
- Un sonnet? lui dis-je ; à quel propos? Est-ce que j'en suis capable?
- Oh ! pour cela oui", dit-elle en jetant un petit éclat de rire qui retentit dans le bois sonore comme un chant de fauvette.
Je rebroussai chemin, et, la suivant dans la contre-allée, toujours une épaisseur de taillis entre nous deux:
"Olivier est un bavard ! lui criai-je.
- Nullement bavard, dit-elle. Il a bien fait de m'avertir ; sans lui, je vous aurais cru une passion malheureuse, et je sais maintenant ce qui vous distrait: ce sont des rimes", ajouta-t-elle en insistant de la voix sur ce dernier mot, qui résonna de loin comme une impertinence joyeuse.
Nous touchions au moment du départ, que je ne pouvais encore m'y résoudre. Paris me faisait plus peur que jamais. Madeleine allait y venir. Je l'y verrais, mais à quel prix? Elle présente, je ne risquais plus de défaillir, du moins de tomber si bas ; mais pour un danger de moins combien d'autres surgiraient ! Cette vie que nous avions menée ici, cette vie de loisir et d'imprévoyance, silencieuse et exaltée, si constamment et si diversement émue, cette vie de réminiscences et de passions, tout entière calquée sur d'anciennes habitudes, reprise à ses origines et renouvelée par des sensations d'un autre âge, ces deux mois de rêve, en un mot, m'avaient replongé plus avant que jamais dans l'oubli des choses et dans la peur des changements. Il y avait quatre ans que j'avais quitté les Trembles pour la première fois, vous vous souvenez peut-être avec quel dur détachement. Et les souvenirs de ces adieux, les premiers qu'il m'ait fallu faire à des objets aimés, se ranimaient à la même date, au même lieu, dans des conditions extérieures à peu près semblables, mais cette fois combinés avec des sentiments nouveaux, qui les rendaient bien autrement poignants.
Je proposai pour la veille même du départ une promenade qui fut acceptée. Ce devait être la dernière, et, sans prévoir l'avenir, je supposais, je ne sais trop pourquoi, que les chemins de mon village ne nous reverraient jamais ensemble. Le temps était à demi pluvieux, et par cela même, disait Madeleine, que son éducation de province avait aguerrie, très bien approprié à des visites d'adieux. Les dernières feuilles tombaient ; des débris roussâtres se mêlaient assez tristement à la rigidité des rameaux nus. La plaine, dépouillée et sévère, n'avait plus un brin de chaume sec qui rappelât ni l'été ni l'automne, et ne montrait
|