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Eugène Fromentin - Dominique

sauta lestement dans l'allée, me prit par le bras, et, sans dire un mot, me poussa dans la voiture ; puis,
après s'être assis à côté de moi, comme s'il se fût agi d'un enlèvement, il dit au cocher: "Continuez. "Je

me sentis perdu, et je l'étais en effet, au moins pour quelque temps.

Des deux mois que dura cet inutile égarement, car il dura deux mois tout au plus, je vous dirai seulement
l'incident facile à prévoir qui le termina. D'abord j'avais cru oublier Madeleine, parce que, chaque fois

que son souvenir me revenait, je lui disais: "Va-t'en !" comme on dérobe à des yeux respectés la vue de

certains tableaux blessants ou honteux. Je ne prononçai pas une seule fois son nom. Je mis entre elle et

moi un monde d'obstacles et d'indignités. Olivier put croire un moment que c'était bien fini ; mais la

personne avec qui je tâchais de tuer cette mémoire importune ne s'y trompa pas. Un jour j'appris par une

étourderie d'Olivier, qui s'observait un peu moins à mesure qu'il se croyait plus sûr de ma raison, j'appris

que des nécessités d'affaires rappelaient M. d'Orsel en province, et que tous les habitants de Nièvres

allaient bientôt partir pour Ormesson. A la minute même, ma détermination fut prise, et je voulus rompre.

"Je viens vous dire adieu, dis-je en entrant dans un appartement où je ne devais plus remettre les pieds.

- Ce que vous faites, je l'aurais fait un peu plus tard, mais bientôt, me dit-elle sans marquer ni surprise ni
contrariété.

- Alors vous ne m'en voulez pas?

- Aucunement. Vous ne vous appartenez pas."

Elle était à sa toilette et s'y remit.

"Adieu", reprit-elle sans tourner la tête.

Elle me regarda dans son miroir et sourit. Je la quittai sans aucune autre explication.

"Encore une sottise ! me dit Olivier quand il fut informé de ce que j'avais fait.

- Sottise ou non, me voilà libre, lui dis-je. Je pars pour les Trembles, et je t'emmène. Il ne sera pas
difficile de les déterminer tous à venir y passer les vacances.

- Aux Trembles avec toi, Madeleine aux Trembles ! reprenait Olivier, dont cette brusque et téméraire
décision renversait tous les plans de conduite.

- Cher ami, lui dis-je, en me jetant follement dans ses bras, ne me dis rien, n'objecte rien ; je serai sage, je
serai prudent, mais je serai heureux ; accorde-moi ces deux mois qui ne reviendront plus, que je ne

retrouverai jamais ; c'est bien court, et c'est peut-être tout ce que j'aurai de bonheur dans ma vie."

Je lui parlai dans l'entraînement d'un désir si vrai, il me vit si ranimé, si transformé par la perspective
inattendue de ce voyage, qu'il se laissa séduire, et qu'il eut la faiblesse et la générosité de consentir à tout.

"Soit, dit-il. En définitive, cela vous regarde. Je n'ai pas charge d'âmes, et c'est trop d'avoir à gouverner
tout seul deux fous comme toi et moi."

XI

Ces deux mois de séjour avec Madeleine dans notre maison solitaire, en pleine campagne, au bord de
notre mer si belle en pareille saison, ce séjour unique dans mes souvenirs fut un mélange de continuelles

délices et de tourments où je me purifiai. Il n'y a pas un jour qui ne soit marqué par une tentation petite

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