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Eugène Fromentin - Dominique

alors qu'un échange de valeurs équivalentes, et que de pareils contrats, disait-il, n'humilient jamais celui
qui, pour sa part de société, apporte l'appoint de son intelligence, de son talent. Il n'affectait pas de

mépriser l'argent, dont il avait grand besoin, je le savais, sans qu'il en parlât. Il n'en dédaignait point les

résultats, mais le mettait beaucoup au-dessous d'un capital d'idées que, selon lui, rien ne saurait ni

représenter ni payer.

"Je suis un ouvrier, disait-il, qui travaillé avec des outils fort peu coûteux, c'est vrai ; mais ce qu'ils
produisent est sans prix, quand cela est bon."

Il ne se considérait donc comme l'obligé de personne. Les services qu'on avait pu lui rendre, il les avaient
achetés et bien payés. Et dans ces sortes de marchés, qui de sa part excluaient, sinon tout savoir-vivre, du

moins toute humilité, il y avait une manière de s'offrir qui marquait au plus juste le prix qu'il entendait y

mettre.

"Du moment qu'on traite avec l'argent, disait-il, ce n'est plus qu'une affaire où le coeur n'entre pour rien,
et qui n'engage aucunement la reconnaissance. Donnant, donnant. Le talent même en pareil cas n'est

qu'une obligation de probité."

Il avait essayé de beaucoup de situations, tenté déjà beaucoup d'entreprises, non par aptitude, mais par
nécessité. N'ayant pas le choix des moyens, il avait l'application plus encore que la souplesse qui permet

de les employer tous. A force de volonté, de clairvoyance, d'ardeurs, il suppléait presque aux qualités

naturelles dont il se savait privé. Sa volonté seule, appuyée sur un rare bon sens, sur une droiture parfaite,

sa volonté faisait des miracles. Elle prenait toutes les formes, jusqu'aux plus élevées, jusqu'aux plus

nobles, quelquefois jusqu'aux plus brillantes. Il ne sentait pas tout, mais il n'y avait rien qu'il ne comprît.

Il approchait ainsi de l'imagination par la tension d'un esprit sans cesse en contact avec ce que le monde

des idées contient de meilleur et de plus beau, et touchait au pathétique par la connaissance parfaite des

duretés de la vie et par l'ambition dévorante d'en gagner les joies légitimes, fût-ce au prix de beaucoup de

combats.

Après avoir à ses débuts abordé le théâtre, pour lequel il ne se jugeait ni assez recommandé ni assez mûr,
il s'était jeté dans le journalisme. Quand je dis jeté, le mot n'est pas exact pour un homme qui ne faisait

rien à l'étourdie, et qui se présentait sur le champ de bataille avec cette hardiesse mêlée de prudence qui

ne risque beaucoup que pour réussir. Plus récemment, il venait d'entrer comme secrétaire dans le cabinet

d'un homme politique éminent.

"J'y suis, me disait-il au centre d'un mouvement qui ne m'édifie point mais qui m'intéresse et qui
m'éclaire. La politique, à l'heure qu'il est, touche à tant d'idées, élabore tant de problèmes, qu'il n'y a pas

d'étude plus instructive, ni de meilleur carrefour pour une ambition qui cherche un débouché."

Sa situation matérielle m'était inconnue. Je la supposai difficile ; mais c'était un des rares sujets sur
lesquels il me paraissait interdit de l'interroger.

Quelquefois seulement cet inébranlable courage trahissait non l'hésitation, mais la souffrance. Le stoïque
Augustin n'en disait rien. Son attitude était la même, sa ferme raison toujours aussi claire. Il continuait

d'agir, de penser, de résoudre, comme s'il n'avait jamais reçu la moindre atteinte ; mais il y avait en lui je

ne sais quoi, comme ces taches rouges qu'on voit paraître sur les habits d'un soldat blessé. Longtemps je

m'étais demandé quelle partie vulnérable, dans cette organisation de fer, un mal quelconque avait pu

frapper ; puis je m'étais aperçu qu'Augustin, tout comme les autres, avait un coeur, et j'avais enfin

compris que c'était ce pauvre et vaillant coeur qui saignait.

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