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Eugène Fromentin - Dominique

Il sourit et me répondit:

"Non.

- Alors tu n'as pas besoin de moi", lui dis-je, et je lui tournai le dos .

"Soit !" dit-il avec un accent d'impatience.

Puis se ravisant tout à coup:

"Tu es stupide, injuste et insolent, reprit-il en se posant carrément devant moi. Que crois-tu donc? que je
veux te surprendre? Joli métier que tu m'attribues ! Non, mon cher, je ne préparerai jamais la plus

innocente épreuve où ta probité de coeur puisse être engagée. Ce serait un vilain calcul et de plus un

procédé maladroit. Ce que je veux, m'entends-tu? c'est que tu sortes de ta tanière, esprit chagrin. pauvre

coeur blessé. Tu t'imagines que la terre a pris le deuil et que la beauté s'est voilée, et que tous les visages

sont en larmes, et qu'il n y a plus ni espérances, ni joies, ni voeux comblés, parce que dans ce moment la

destinée te maltraite. Regarde donc un peu autour de toi, et mêle-toi à la foule des gens qui sont heureux

ou qui croient l'être. Ne leur envie pas l'insouciance, mais apprends d'eux ceci: c'est que la Providence, en

qui tu crois, a pourvu à tout, qu'elle a tout proportionné et qu'elle a disposé d'inépuisables ressources pour

les besoins des coeurs affamés."

Je ne fus point ébranlé par ce flux de paroles, mais je finis par les écouter. L'affectueuse exaspération
d'Olivier agit comme un calmant sur mes nerfs, affreusement tendus, et les attendrit. Je lui pris la main.

Je le fis asseoir près de moi. Je lui demandai pardon d'un mot dit étourdiment, qui ne contenait nulle

défiance. Je le suppliai de laisser passer cette crise de défaillance, qui ne durerait pas, lui dis-je, et qui

résultait de longues fatigues. Je lui promis d'ailleurs de changer de conduite. Nous avions le même

monde, j'avais le plus grand tort de n'y jamais aller. Il était de mon devoir de m'y faire connaître et de ne

pas me singulariser par un éloignement systématique. Je lui dis une foule de choses sensées, comme si la

raison m'était subitement revenue. Et comme il subissait lui-même l'influence d'un épanchement qui

semblait nous rendre tous les deux ensemble plus souples, plus conciliants et meilleurs, je parlai de lui,

de sa vie presque entièrement passée loin de moi, et me plaignis de ne pas mieux savoir ni ce qu'il faisait,

ni s'il avait des raisons d'être satisfait.

"Satisfait est le mot, me dit-il avec une expression à moitié comique. Chaque homme a le vocabulaire de
ses ambitions. Oui, je suis à peu près satisfait dans ce moment, et si je m'en tiens à des satisfactions qui

n'ont rien de chimérique, ma vie se passera dans un équilibre parfait et sera comblée jusqu'à satiété.

- As-tu des nouvelles d'Ormesson? lui demandai-je.

- Aucune. Tu sais comment l'histoire a fini.

- Par une rupture?

- Par un départ, ce qui n'est pas la même chose, car nous avons gardé l'un de l'autre le seul regret qui ne
gâte jamais les souvenirs.

- Et maintenant?

- Maintenant ! Est-ce que tu sais?...

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