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Eugène Fromentin - Dominique

Nous sortîmes. Je jetai mes couronnes dans la cour des classes avant d'en franchir le seuil pour la
dernière fois. Je ne regardai pas seulement en arrière, pour rompre plus vite avec un passé qui

m'exaspérait. Et si j'avais pu me séparer de mes souvenirs de collège aussi précipitamment que j'en

dépouillai la livrée, j'aurais eu certainement à ce moment-là des sensations d'indépendance et de virilité

sans égales.

"Maintenant qu'allez-vous faire? me demanda madame Ceyssac à quelques minutes de là.

- Maintenant? lui dis-je, je n'en sais rien."

Et je disais vrai, car l'incertitude où j'étais s'étendait à tout, depuis le choix d'une position qu'elle espérait
et voulait brillante jusqu'à l'emploi d'une autre partie de mes ardeurs qu'elle ignorait.

Il était convenu que Madeleine irait d'abord se fixer à Nièvres, puis qu'elle reviendrait achever l'hiver à
Paris. Quant à nous, nous devions nous y rendre directement, de manière qu'elle nous y trouvât déjà

établis et dans des habitudes de travail dont le choix dépendait de nous-mêmes, mais dont la direction

regardait beaucoup Augustin. Ces dispositions de départ et ces sages projets nous occupèrent ensemble

une partie de ces dernières vacances ; et cependant cette idée de travail, de but à poursuivre, ce

programme très vague dont le premier article était encore à formuler, n'avaient pas de sens défini, ni pour

Olivier, ni pour moi. Dès le lendemain de ma liberté, j'avais complètement oublié mes années de collège ;

c'était la seule époque de mon passé qui me laissât l'âme froide, le seul souvenir de moi-même qui ne me

rendît pas heureux. Quant à Paris, j'y pensais avec la confuse appréhension qui s'attache à des nécessités

prévues, inévitables, mais peu riantes, et qu'on connaîtra toujours assez tôt. Olivier, à mon grand

étonnement, ne témoignait aucune espèce de regret de s'éloigner.

"Maintenant, me dit-il avec beaucoup de sang-froid, quelques jours seulement avant notre départ, je n'ai
plus rien qui me retienne en province."

En avait-il donc si vite épuisé toutes les joies.

IX

Nous arrivâmes à Paris le soir. Partout ailleurs il eût été tard. Il pleuvait ; il faisait froid. Je n'aperçus
d'abord que des rues boueuses, des pavés mouillés, luisants sous le feu des boutiques, le rapide et

continuel éclair des voitures qui se croisaient en s'éclaboussant, une multitude de lumières étincelant

comme des illuminations sans symétrie dans de longues avenues de maisons noires dont la hauteur me

parut prodigieuse. Je fus frappé, je m'en souviens, des odeurs de gaz qui annonçaient une ville où l'on

vivait la nuit autant que le jour, et de la pâleur des visages qui m'aurait fait croire qu'on s'y portait mal.

J'y reconnus le teint d'Olivier, et je compris mieux qu'il avait une autre origine que moi.

Au moment où j'ouvrais ma fenêtre pour entendre plus distinctement la rumeur inconnue qui grondait
au-dessus de cette ville si vivante en bas, et déjà par ses sommets tout entière plongée dans la nuit, je vis

passer au-dessous de moi, dans la rue étroite, une double file de cavaliers portant des torches, et escortant

une suite de voitures aux lanternes flamboyantes, attelées chacune de quatre chevaux et menées presque

au galop.

"Regarde vite, me dit Olivier, c'est le roi."

Confusément je vis miroiter des casques et des lames de sabres. Ce défilé retentissant d'hommes armés et

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