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Eugène Fromentin - Dominique

Ils ne revinrent qu'aux vacances, et très peu de jours avant la distribution des prix, dernier acte de ma vie
de dépendance qui m'émancipait.

J'aurais beaucoup mieux aimé, vous le comprendrez, que Madeleine n'assistât pas à cette cérémonie. Il y
avait en moi de telles disparates, ma condition d'écolier formait avec mes dispositions morales des

désaccords si ridicules, que j'évitais comme une humiliation nouvelle toute circonstance de nature à nous

rappeler à tous deux ces désaccords. Depuis quelque temps surtout, mes susceptibilités sur ce point

devenaient très vives. C'était, je vous l'ai dit, le côté le moins noble et le moins avouable de mes

douleurs, et si j'y reviens à propos d'un incident qui fit de nouveau crier ma vanité, c'est pour vous

expliquer par un détail de plus la singulière ironie de cette situation.

La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis longtemps, qui n'était ouverte et
décorée qu'une fois par an pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du collège

; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont la vaste verdure égayait un peu ce froid

promenoir. De loin, je vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en

toilette d'été, habillées de couleurs claires avec des ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de

soleil. Une fine poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger

nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs

mûres tombaient autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était

enveloppée. Elle passa, riante, heureuse, le visage animé par la marche, et se retourna pour examiner

curieusement notre bataillon de collégiens réunis sur deux lignes et maintenus en bon ordre comme de

jeunes conscrits. Toutes ces curiosités de femmes, et celle-ci surtout, rayonnaient jusqu'à moi comme des

brûlures. Le temps était admirable ; c'était vers le milieu du mois d'août. Les oiseaux familiers s'étaient

enfuis des arbres et chantaient sur les toitures où le soleil dardait. Des murmures de foule suspendaient

enfin ce long silence de douze mois, des gaietés inouïes épanouissaient la physionomie du vieux collège,

les tilleuls le parfumaient d'odeurs agrestes. Que n'aurais-je pas donné pour être déjà libre et pour être

heureux ! Les préliminaires furent très longs, et je comptais les minutes qui me séparaient encore du

moment de ma délivrance. Enfin le signal se fit entendre. A titre de lauréat de philosophie, mon nom fut

appelé le premier. Je montai sur l'estrade ; et quand j'eus ma couronne d'un main, mon gros livre de

l'autre, debout au bord des marches faisant face à l'assemblée qui applaudissait, je cherchai des yeux

madame Ceyssac: le premier regard que je rencontrai avec celui de ma tante, le premier visage ami que je

reconnus précisément au-dessous de moi, au premier rang, fut celui de madame de Nièvres.

Eprouva-t-elle un peu de confusion elle-même en me voyant là dans l'attitude affreusement gauche que

j'essaye de vous peindre? Eut-elle un contre-coup du saisissement qui m'envahit? Son amitié souffrit-elle

en me trouvant risible, ou $$$ seulement en devinant que je pouvais souffrir? Quels furent au juste ses

sentiments pendant cette rapide mais très-cuisante épreuve qui sembla nous atteindre tous les deux à la

fois et presque dans le même sens? Je l'ignore ; mais elle devint très rouge, elle le devint encore

davantage quand elle me vit descendre et m'approcher d'elle. Et quand ma tante, après m'avoir embrassé,

lui passa ma couronne en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas sûr de

ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main

tremblait légèrement. Elle essaya, je crois, de me dire:

"Je suis bien fière, mon cher Dominique", ou: "C'est très-bien."

Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme d'intérêt ou de compassion, ou seulement
une larme involontaire de femme timide... Qui sait ! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai jamais

su.

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