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Eugène Fromentin - Dominique
me donner cette occasion de m'entretenir de vous avec des amis qui ne sont pas étrangers, je suppose, aux agitations que je déplore. Soyez sans inquiétude, au surplus, j'ai la meilleure des raisons pour être discret: j'ignore tout."
Un peu plus tard, il m'écrivait encore:
"J'ai vu madame de Nièvres ; elle a bien voulu me considérer comme un de vos meilleurs amis. A ce titre, elle m'a dit à propos de vous et sur vous des choses affectueuses qui me prouvent qu'elle vous aime beaucoup, mais qu'elle ne vous connaît pas très-bien. Or, si votre amitié mutuelle ne vous a pas mieux éclairés l'un sur l'autre, ce doit être votre faute, et non la sienne, ce qui ne prouve pas que vous ayez tort de ne vous révéler qu'à demi, mais ce qui me démontrerait au moins que vous l'avez voulu. J'arrive ainsi à des conclusions qui m'inquiètent. Encore une fois, mon cher Dominique, la vie, le possible, le raisonnable ! Je vous en supplie, ne croyez jamais ceux qui vous diront que le raisonnable est l'ennemi du beau, parce qu'il est l'inséparable ami de la justice et de la vérité."
Je vous rapporte une partie des conseils qu'Augustin m'adressait, sans savoir au juste à quoi les appliquer, mais en le devinant.
Quant à Olivier, le lendemain même de cette soirée, qui devait m'épargner les premiers aveux, à l'heure même où Madeleine et M. de Nièvres partaient pour Paris, il entrait dans ma chambre.
"Elle est partie? lui dis-je en l'apercevant.
- Oui, me répondit-il, mais elle reviendra ; elle est presque ma soeur ; tu es plus que mon ami, il faut tout prévoir."
Il allait continuer, quand le pitoyable état d'abattement où il me vit le désarma sans doute et lui fit ajourner ses explications.
"Nous en recauserons", dit-il.
Puis il tira sa montre, et comme il était tout près de huit heures:
"Allons Dominique, viens au collège, c'est ce que nous pouvons faire de plus sage."
Il devait arriver que ni les conseils d'Augustin ni les avertissements d'Olivier ne prévaudraient contre un entraînement trop irrésistible pour être arrêté par des avis. Ils le comprirent et ils firent comme moi: ils attendirent ma délivrance ou ma perte de la dernière ressource qui reste aux hommes sans volonté ou à bout de combinaisons, l'inconnu.
Augustin m'écrivit encore une ou deux fois pour m'envoyer des nouvelles de Madeleine. Elle avait visité près de Paris la terre où l'intention de M. de Nièvres était de passer l'été. C'était un joli château dans les bois, "le plus romantique séjour, m'écrivit Augustin, pour une femme qui peut-être partage à sa manière vos regrets de campagnard et vos goûts de solitaire". Madeleine écrivait de son côté à Julie, et sans doute avec des épanchements de soeur qui ne parvenaient pas jusqu'à moi. Une seule fois, pendant ces plusieurs mois d'absence, je reçus un court billet d'elle, où elle me parlait d'Augustin. Elle me remerciait de le lui avoir fait connaître, me disait le bien qu'elle pensait de lui: que c'était la volonté même, la droiture et le plus pur courage ; et me donnait à entendre qu'en dehors des besoins du coeur je n'aurais jamais de plus ferme et de meilleur appui. Ce billet, signé de son nom de Madeleine, était accompagné des souvenirs affectueux de son mari.
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