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Eugène Fromentin - Dominique

Je pensai aux Trembles ; il y avait si longtemps que je n'y pensais plus ! Ce fut comme une lueur de salut.
Chose bizarre, par un retour subit à des impressions si lointaines, je fus rappelé tout à coup vers les

aspects les plus austères et les plus calmants de ma vie champêtre. Je revis Villeneuve avec sa longue

ligne de maisons blanches à peine élevées au-dessus du coteau, ses toits fumants, sa campagne assombrie

par l'hiver, ses buissons de prunelliers roussis par les gelées et bordant des chemins glacés. Avec la

lucidité d'une imagination surexcitée à un point extrême, j'eus en quelques minutes la perception rapide,

instantanée de tout ce qui avait charmé ma première enfance. Partout où j'avais puisé des agitations, je ne

rencontrais plus que l'immuable paix. Tout était douceur et quiétude dans ce qui m'avait autrefois causé

les premiers troubles que j'aie connus. Quel changement ! pensais-je, et sous les incandescences dont

j'étais brûlé, je retrouvais plus fraîche que jamais la source de mes premiers attachements.

Le coeur est si lâche, il a si grand besoin de repos, que, pendant un moment, je me jetai dans je ne sais
quel espoir aussi chimérique que tous les autres de retraite absolue dans ma maison des Trembles.

Personne autour de moi, des années entières de solitude avec une consolation certaine, mes livres, un

pays que j'adore et le travail ; toutes choses irréalisables, et cependant cette hypothèse était la plus douce,

et je retrouvai un peu de calme en y songeant.

Puis les heures voisines du matin se mirent à sonner. Deux horloges les répétèrent ensemble, presque à
l'unisson, comme si la seconde eût été l'écho immédiat de la première. C'étaient le séminaire et le collège.

Ce brusque rappel aux réalités dérisoires du lendemain écrasa ma douleur sous une sensation unique de

petitesse, et m'atteignit en plein désespoir comme un coup de férule.

VIII

"Très certainement il faut que vous ayez beaucoup souffert, m'écrivit Augustin en réponse à des
déclamations fort exaltées que je lui adressais très peu de jours après le départ de Madeleine et de son

mari, mais de quoi? comment? par qui? J'en suis encore à me poser des questions que vous ne voulez

jamais résoudre. J'entends bien en vous le retentissement de quelque chose qui ressemble à des émotions

très connues, très définies, toujours uniques et sans pareilles pour celui qui les éprouve, mais cette chose

n'a pas encore de nom dans vos lettres, et vous m'obligez à vous plaindre aussi vaguement que vous vous

plaignez. Ce n'est pourtant pas ce que je voudrais faire. Rien ne me coûte, vous le savez, quand il s'agit

de vous, et vous êtes dans la situation de coeur ou d'esprit, comme vous le voudrez, à réclamer quelque

chose de plus actif et de plus efficace que des mots, si compatissants qu'ils soient. Vous devez avoir

besoin de conseils. Je suis un triste médecin pour les maux dont je vous crois atteint, je vous conseillerais

pourtant un remède qui s'applique à tout, même à ces maladies de l'imagination que je connais mal: c'est

une hygiène. J'entends par là l'usage des idées justes, des sentiments logiques, des affections possibles, en

un mot l'emploi judicieux des forces et des activités de la vie. La vie, croyez-moi, voilà la grande

antithèse et le grand remède à toutes les souffrances dont le principe est une erreur. Le jour où vous

mettrez le pied dans la vie, dans la vie réelle, entendez-vous bien ; le jour où vous la connaîtrez avec ses

lois, ses nécessités, ses rigueurs, ses devoirs et ses chaînes, ses difficultés et ses peines, ses vraies

douleurs et ses enchantements, vous verrez comme elle est saine, et belle, et forte, et féconde, en vertu

même de ses exactitudes ; ce jour-là, vous trouverez que le reste est factice, qu'il n'y a pas de fictions plus

grandes, que l'enthousiasme ne s'élève pas plus haut, que l'imagination ne va pas au-delà, qu'elle comble

les coeurs les plus avides, qu'elle a de quoi ravir les plus exigeants, et ce jour-là, mon cher enfant, si vous

n'êtes pas incurablement malade, malade à mourir, vous serez guéri.

"Quant à vos recommandations, je les suivrai. Je verrai M. et madame de Nièvres, et je vous sais gré de

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