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Eugène Fromentin - Dominique

Madeleine, j'en étais certain, ne pouvait ressentir aucun intérêt pour un étranger que le hasard avait jeté
dans sa vie comme un accident. Il était possible qu'elle regrettât son passé de jeune fille, et qu'elle ne vît

pas approcher sans alarmes le moment d'adopter un parti si grave. Mais il n'était pas douteux non plus, en

admettant qu'elle fût libre de toute affection sérieuse, que le désir de son père, les considérations de rang,

de position, de fortune, ne la décidassent pour une union où M. de Nièvres apportait, en outre de tant de

convenances, des qualités sérieuses et attachantes.

Je n'éprouvais contre l'homme qui me rendait si malheureux ni ressentiment, ni colère, ni jalousie. Déjà il
représentait l'empire de la raison avant de personnifier celui du droit. Aussi le jour où, dans le salon de

madame Ceyssac, M. d'Orsel nous présenta l'un à l'autre en disant de moi que j'étais le meilleur ami de sa

fille, je me souviens qu'en serrant la main de M. de Nièvres, loyalement, je me dis: "Eh bien ! s'il en est

aimé, qu'il l'aime !" Et tout aussitôt j'allai m'asseoir au fond du salon ; et là, les regardant tous deux, bien

convaincu de mon impuissance, plus que jamais condamné à me taire, sans aucune irritation contre

l'homme qui ne me prenait rien puisqu'on ne m'avait rien donné, je revendiquai pourtant le droit d'aimer

comme inséparable du droit de vivre et je me disais avec désespoir: "Et moi !"

A partir de ce jour, je m'isolai beaucoup. Moins qu'à personne, il m'appartenait de gêner des tête-à-tête
d'où devait sortir l'intelligence de deux coeurs sans doute assez loin de se connaître. Je n'allai plus que le

moins possible à l'hôtel d'Orsel. J'y jouais dorénavant un si petit rôle au milieu des intérêts qui s'y

débattaient qu'il n'y avait pas le moindre inconvénient à m'y faire oublier.

Aucun de ces changements de conduite n'échappa certainement à Olivier ; mais il eut l'air de les trouver
tout naturels, ne me parla de rien, ne s'étonna de rien, et ne s'expliqua pas davantage sur les faits qui se

passaient dans sa famille. Une seule fois, une fois pour toutes, avec une habileté qui me dispensait

presque d'un aveu, il avait établi que nous nous comprenions au sujet de M. de Nièvres.

"Je ne te demande pas, me dit-il, comment tu trouves mon futur cousin. Tout homme qui, dans un petit
monde aussi restreint et aussi uni que le nôtre, vient prendre une femme, c'est-à-dire nous enlever une

soeur, une cousine, une amie, apporte pour cela même un certain trouble, fait un trou dans nos amitiés, et

dans aucun cas ne saurait être le bienvenu. Quant à moi, ce n'est pas précisément le mari que j'aurais

voulu pour Madeleine. Madeleine est de sa province. M. de Nièvres me semble n'être de nulle part,

comme beaucoup de gens de Paris ; il la transplantera et ne la fixera pas. A cela près, il est fort bien.

- Fort bien ! lui dis-je: je suis convaincu qu'il fera le bonheur de Madeleine... et c'est après tout...

- Sans doute, reprit Olivier sur un ton de négligence affectée, sans doute, avec désintéressement ; c'est
tout ce que nous pouvons souhaiter."

Le mariage avait été fixé pour la fin de l'hiver, et nous y touchions. Madeleine était sérieuse ; mais cette
attitude toute de convenance ne laissait plus le moindre doute sur l'état de ses résolutions. Elle gardait

seulement cette mesure exquise qui lui servait à limiter avec tant de finesse l'expression des sentiments

les plus délicats. Elle attendait en pleine indépendance, au milieu de délibérations loyales, l'événement

qui devait la lier pour toujours et de son propre aveu. De son côté, pendant cette épreuve aussi difficile à

diriger qu'à subir, M. de Nièvres avait beaucoup plu et déployé les ressources du savoir-vivre le plus sûr

unies aux qualités du plus galant homme.

Un soir qu'il causait avec Madeleine, dans l'entraînement d'une entretien à demi-voix, on le vit faire le
geste amical de lui présenter les deux mains. Madeleine alors jeta un rapide regard autour d'elle, comme

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