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Eugène Fromentin - Dominique

marguerites ; les haies d'épines étaient en fleur ; le soleil, vif et chaud, faisait chanter les alouettes et
semblait les attirer plus près du ciel, tant elles pointaient en ligne droite et volaient haut. Il y avait partout

des insectes nouveau-nés que le vent balançait comme des atomes de lumière à la pointe des grandes

herbes, et des oiseaux qui, deux à deux, passaient à tire d'aile et se dirigeaient soit dans les foins, soit

dans les blés, soit dans les buissons, vers des nids qu'on ne voyait pas. De loin en loin se promenaient des

malades ou des vieillards que le printemps rajeunissait ou rendait à la vie ; et dans les endroits plus

ouverts au vent, des troupes d'enfants lançaient des cerfs-volants à longues banderoles frissonnantes, et

les regardaient à perte de vue, fixés dans le clair azur comme des écussons blancs, ponctués de couleurs

vives.

Je marchais rapidement, pénétré et comme stimulé par ce bain de lumière, par ces odeurs de végétations
naissantes, par ce vif courant de puberté printanière dont l'atmosphère était imprégnée. Ce que

j'éprouvais était à la fois très doux et très ardent. Je me sentais ému jusqu'aux larmes, mais sans langueur

ni fade attendrissement. J'étais poursuivi par un besoin de marcher, d'aller loin, de me briser par la

fatigue, qui ne me permettait pas de prendre une minute de repos. Partout où j'apercevais quelqu'un qui

pût me reconnaître, je tournais court, prenais un biais, et je m'enfonçais à perte d'haleine dans les sentiers

étroits coupant les blés verts, là où je ne voyais plus personne. Je ne sais quel sentiment sauvage, plus

fort que jamais, m'invitait à me perdre au sein même de cette grande campagne en pleine explosion de

sève. Je me souviens que d'un peu loin j'aperçus les jeunes gens du séminaire défilant deux à deux le long

des haies fleuries, conduits par de vieux prêtres qui, tout en marchant, lisaient leur bréviaire. Il y avait de

longs adolescents rendus bizarres et comme amaigris davantage par l'étroite robe noire qui leur collait au

corps, et qui en passant arrachaient des fleurs d'épines et s'en allaient avec ces fleurs brisées dans la main.

Ce ne sont point des contrastes que j'imagine, et je me rappelle la sensation que fit naître en moi en

pareille circonstance, à pareille heure, en pareil lieu, la vue de ces tristes jeunes gens, vêtus de deuil et

déjà tout semblables à des veufs. De temps en temps je me retournais du côté de la ville ; on ne voyait

plus à la limite lointaine des prairies que la ligne un peu sombre de ses boulevards et l'extrémité de ses

clochers d'église.

Alors je me demandais comment j'avais fait pour y demeurer si longtemps, et comment il m'avait été
possible de m'y consumer sans y mourir ; puis j'entendis sonner les vêpres, et ce bruit de cloches,

accompagné de mille souvenirs, m'attrista, comme un rappel à des contraintes sévères. Je pensai qu'il

faudrait revenir, rentrer avant la nuit, m'enfermer de nouveau, et je repris avec plus d'emportement ma

course du côté de la rivière.

Je revins, non pas épuisé, mais plus excité au contraire par ce vagabondage de plusieurs heures au grand
air, dans la tiédeur des routes, sous l'âpre et mordant soleil d'avril. J'étais dans une sorte d'ivresse, rempli

d'émotions extraordinaires, qui sans contredit se manifestaient sur mon visage, dans mon air, dans toute

ma personne.

"Qu'avez-vous, mon cher enfant? me dit madame Ceyssac en m'apercevant.

- J'ai marché très vite ", lui dis-je avec égarement.

Elle m'examina de nouveau, et, par un geste de mère inquiète, elle m'attira sous le feu de ses yeux clairs
et profonds. J'en fus horriblement troublé ; je ne pus supporter ni la douceur de leur examen, ni la

pénétration de leur tendresse ; je ne sais quelle confusion me saisit tout à coup, qui me rendit la vague

interrogation de ce regard insupportable.

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