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Eugène Fromentin - Dominique

pavanait, le soir surtout, comme s'il eût choisi pour ses promenades les tiédeurs modérées d'un soleil bas.
Il épanouissait alors sur le ciel la gerbe constellée de sa queue énorme, et se mettait à crier de sa voix

perçante, enrouée comme tous les bruits qu'on entend dans les villes. J'apprenais ainsi que la saison

changeait. Le désir de m'échapper ne m'entraînait pas bien loin. Et moi aussi j'avais lu dans les Tristes

des distiques que je disais tout bas, en pensant à Villeneuve, le seul pays que je connusse et qui me laissât

des regrets cuisants.

J'étais tourmenté, agité, désoeuvré surtout, même en plein travail, parce que le travail occupait un surplus
de moi-même qui déjà ne comptait pour rien dans ma vie. J'avais dès lors deux ou trois manies, entre

autres celle des catégories et celle des dates. La première avait pour but de faire une sorte de choix dans

mes journées, toutes pareilles en apparence, et sans aucun accident notable qui les rendît meilleures ni

pires, et de les classer d'après leur mérite. Or le seul mérite de ces longues journées de pur ennui, c'était

un degré de plus ou de moins dans les mouvements de vie que je sentais en moi. Toute circonstance où je

me reconnaissais plus d'ampleur, de forces, plus de sensibilité, plus de mémoire, où ma conscience, pour

ainsi dire, était d'un meilleur timbre et résonnait mieux, tout moment de concentration plus intense ou

d'expansion plus tendre était un jour à ne jamais oublier. De là cette autre manie des dates, des chiffres,

des symboles, des hiéroglyphes, dont vous avez la preuve ici, comme partout où j'ai cru nécessaire

d'imprimer la trace d'un moment de plénitude et d'exaltation. Le reste de ma vie, ce qui se dissipait en

tiédeurs, en sécheresses, je le comparais à ces bas-fonds taris qu'on découvre dans la mer à chaque marée

basse et qui sont comme la mort du mouvement.

Une pareille alternative ressemblait assez aux feux à éclipse des fanaux tournants, et j'attendais
incessamment je ne sais quel réveil en moi, comme j'aurais attendu le retour du signal.

Ce que je vous raconte en quelques mots n'est, bien entendu, que le très court abrégé de longues,
obscures et multiples souffrances. Le jour où je trouvai dans des livres, que je ne connaissais pas alors, le

poëme ou l'explication dramatique de ces phénomènes très spontanés, je n'eus qu'un regret, ce fut de

parodier peut-être en le rapetissant ce que de grands esprits avaient éprouvé avant moi. Leur exemple ne

m'apprit rien, leur conclusion, quand ils concluent, ne me corrigea pas non plus. Le mal était fait, si l'on

peut appeler un mal le don cruel d'assister à sa vie comme à un spectacle donné par un autre, et j'entrai

dans la vie sans la haïr, quoiqu'elle m'ait fait beaucoup pâtir, avec un ennemi inséparable, bien intime et

positivement mortel: c'était moi-même.

V

Toute une année s'écoula de la sorte. Du fond de la ville, je vis l'automne qui rougissait les arbres et
verdissait les pâturages, et le jour où le collège se rouvrit, j'y ramenai comme à l'ordinaire un être agité,

malheureux, une sorte d'esprit plié en deux, comme un fakir attristé qui s'examine.

Cette perpétuelle critique exercée sur moi-même, cet oeil impitoyable, tantôt ami, tantôt ennemi, toujours
gênant comme un témoin et soupçonneux comme un juge, cet état de permanente indiscrétion vis-à-vis

des actes les plus ingénus d'un âge où d'habitude on s'observe peu, tout cela me jeta dans une série de

malaises, de troubles, de stupeurs ou d'excitation qui me conduisaient tout droit à une crise.

Cette crise arriva vers le printemps, au moment même où je venais d'atteindre dix-sept ans.

Un jour, c'était la fin d'avril, et ce devait être un jeudi, jour de sortie, je quittai la ville de bonne heure et
m'en allai seul, au hasard, me promener sur les grandes routes. Les ormeaux n'avaient point encore de

feuilles, mais ils se couvraient de bourgeons ; les prairies ne formaient qu'un vaste jardin fleuri de

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