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Eugène Fromentin - Dominique

s'appelait Madeleine, et sortait du couvent. Elle en gardait la tenue comprimée, les gaucheries de geste,
l'embarras d'elle-même ; elle en portait la livrée modeste ; elle usait encore, au moment dont je vous

parle, une série de robes tristes, étroites, montantes, limées au corsage par le frottement des pupitres, et

fripées aux genoux par les génuflexions sur le pavé de la chapelle. Blanche, elle avait des froideurs de

teint qui sentait la vie à l'ombre et l'absence totale d'émotions, des yeux qui s'ouvraient mal comme au

sortir du sommeil, ni grande, ni petite, ni maigre, ni grasse, avec une taille indécise qui avait besoin de se

définir et de se former ; on la disait déjà fort jolie, et je le répétais volontiers sans y prendre garde et sans

y croire.

Quant à Olivier, que je ne vous ai montré que sur les bancs, imaginez un garçon aimable, un peu bizarre,
très ignorant en fait de lectures, très précoce dans toutes les choses de la vie, aisé de geste, de maintien,

de paroles, ne sachant rien du monde et le devinant, les copiant dans ses formes, en adoptant déjà les

préjugés ; représentez-vous je ne sais quoi d'inusité, comme une ardeur un peu singulière, jamais risible,

d'anticiper sur son âge et de s'improviser un homme à seize ans à peine ; quelque chose de naissant et de

mûr, d'artificiel et de très séduisant, et vous comprendrez comment madame Ceyssac en fut charmée au

point de pardonner à ses défauts d'écolier, comme au seul reste d'enfantillage qu'il y eût en lui. Olivier,

d'ailleurs arrivait de Paris, et c'était là la grande supériorité d'où lui venaient toutes les autres, et qui,

sinon pour ma tante, au moins pour nous, les résumait toutes.

Aussi loin que je retourne en arrière à travers ces souvenirs si médiocres à leur source, si tumultueux plus
tard, et dont j'ai quelque peine à remonter le cours, je retrouve à leur place accoutumée, autour de la table

en drap vert, sous le jour des lampes, ces trois jeunes visages, souriants alors, sans l'ombre d'un souci

réel, et que des chagrins ou des passions devaient un jour attrister de tant de manières: la petite Julie avec

des sauvageries d'enfant boudeur ; Madeleine encore à demi pensionnaire ; Olivier causeur, distrait,

quinteux, élégant sans viser à l'être, mis avec goût à une époque et dans un pays où les enfants

s'habillaient on ne peut plus mal ; maniant les cartes vivement, prestement, avec l'aplomb d'un homme

qui jouera beaucoup et qui saura jouer, puis tout à coup, dix fois en deux heures, quittant le jeu, jetant les

cartes, bâillant, disant: je m'ennuie, et allant s'enfouir dans une profonde bergère. On l'appelait, il ne

bougeait pas. A quoi pense Olivier? disait-on. Il ne répondait à personne, et continuait de regarder devant

lui sans dire un mot, avec cet air d'inquiétude qui lui-même était un attrait, et cet étrange regard qui

flottait dans la demi-obscurité du salon comme une étincelle impossible à fixer. Assez peu régulier

d'ailleurs dans ses habitudes, déjà discret comme s'il avait eu des mystères à cacher, inexact à nos

réunions, introuvable chez lui, actif, flâneur, toujours partout et nulle part, cette sorte d'oiseau mis en

cage avait trouvé le moyen de se créer des imprévus dans la vie de province, et de voler comme en plein

air dans sa prison. Il se disait d'ailleurs exilé, et comme s'il eût quitté la Rome d'Auguste pour venir en

Thrace, il avait appris par coeur quelques lambeaux d'une latinité de décadence qui le consolaient,

disait-il, d'habiter chez les bergers.

Avec un pareil compagnon, j'étais fort seul. Je manquais d'air, et j'étouffais dans ma chambre étroite, sans
horizon, sans gaieté, la vue barrée par cette haute barrière de murailles grises où couraient des fumées,

au-dessus desquelles par hasard des goëlands de rivière volaient. C'était l'hiver, il pleuvait des semaines

entières, il neigeait ; puis un dégel subit emportait la neige, et la ville apparaissait de plus en plus noire

après ce rapide éblouissement qui l'avait couverte un moment des fantaisies de cette âpre saison. Un

matin, longtemps après, des fenêtres s'ouvraient et faisaient revivre des bruits ; on entendait des voix

s'appeler d'une maison à l'autre ; des oiseaux privés, qu'on exposait à l'air, chantaient ; le soleil brillait ; je

regardais d'en haut l'entonnoir de notre petit jardin, des bourgeons pointaient sur les rameaux couleur de

suie. Un paon, qu'on n'avait pas vu de tout l'hiver, escaladait lentement le faîte d'une toiture et s'y

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