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Eugène Fromentin - Dominique

"Mon cher Dominique, reprit-il en faisant avec moi quelques pas sur la terrasse, j'ai une bonne nouvelle à
vous annoncer, une nouvelle qui vous fera plaisir, car je sais l'amitié que vous avez pour moi. Le jour où

vous entrerez au collège, je partirai pour Paris. Il y a longtemps que je m'y prépare. Tout est prêt

aujourd'hui pour assurer la vie que je dois y mener. J'y suis attendu. En voici la preuve.

Et en disant cela il me montrait la lettre.

"Aujourd'hui le succès ne dépend que d'un petit effort, et j'en ai fait de plus grands ; vous êtes là pour le
dire, vous qui m'avez vu à l'oeuvre. Ecoutez-moi, mon cher Dominique: dans trois jours, vous serez un

collégien de seconde, c'est-à-dire un peu moins qu'un homme, mais beaucoup plus qu'un enfant. L'âge est

indifférent. Vous avez seize ans. Dans six mois, si vous le voulez bien, vous pouvez en avoir dix-huit.

Quittez les Trembles et n'y pensez plus. N'y pensez jamais que plus tard et quand il s'agira de régler vos

comptes de fortune. La campagne n'est pas faite pour vous, ni l'isolement, qui vous tuerait. Vous

regardez toujours ou trop haut ou trop bas. Trop haut, mon cher, c'est l'impossible ; trop bas, ce sont les

feuilles mortes. La vie n'est pas là ; regardez directement devant vous à hauteur d'homme, et vous la

verrez. Vous avez beaucoup d'intelligence, un beau patrimoine, un nom qui vous recommande ; avec un

pareil lot dans son trousseau de collège, on arrive à tout. - Encore un conseil: attendez-vous à n'être pas

très heureux pendant vos années d'études. Songez que la soumission n'engage à rien pour l'avenir, et que

la discipline imposée n'est rien non plus quand on a le bon esprit de se l'imposer soi-même. Ne comptez

pas trop sur les amitiés de collège ! à moins que vous ne soyez libre absolument de les choisir ; et quant

aux jalousies dont vous serez l'objet, si vous avez du succès, ce que je crois, prenez-en votre parti

d'avance et tenez-les pour un apprentissage. Maintenant, ne passez pas un seul jour sans vous dire que le

travail conduit au but, et ne vous endormez pas un seul soir sans penser à Paris, qui vous attend, et où

nous nous reverrons."

Il me serra la main avec une autorité de geste tout à fait virile, et ne fit qu'un bond jusqu'à l'escalier qui
menait à sa chambre.

Je descendis alors dans les allées du jardin, où le vieux André sarclait des plates-bandes.

"Qu'y a-t-il donc, monsieur Dominique? me demanda André en remarquant que j'étais dans le plus grand
trouble.

- Il y a que je vais partir dans trois jours pour le collège, mon pauvre André."

Et je courus au fond du parc, où je restai caché jusqu'au soir.

IV

Trois jours après, je quittai les Trembles en compagnie de madame Ceyssac et d'Augustin. C'était le
matin de très-bonne heure. Toute la maison était sur pied. Les domestiques nous entouraient. André se

tenait à la tête des chevaux, plus triste que je ne l'avais vu depuis le dernier événement qui avait mis la

maison en deuil ; puis il monta sur le siège, quoiqu'il ne fût pas dans ses habitudes de conduire, et les

chevaux partirent au grand trot. En traversant Villeneuve, où je connaissais si bien tous les visages,

j'aperçus deux ou trois petits compagnons d'autrefois, jeunes garçons, déjà presque des hommes, qui s'en

allaient du côté des champs, leurs outils de travail sur le dos. Ils tournèrent la tête au bruit de la voiture,

et, comprenant qu'il s'agissait de quelque chose de plus qu'une promenade, ils me firent des signes joyeux

pour me souhaiter un heureux voyage. Le soleil se levait. Nous entrâmes en pleine campagne. Je cessai

de reconnaître les lieux ; je vis passer de nouveaux visages. Ma tante avait les yeux sur moi et me

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