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Eugène Fromentin - Dominique

troisième personne dont le contact eut une vive influence sur ma jeunesse, elle est placée maintenant
dans des conditions de sécurité, de bonheur et d'oubli, à défier tout rapprochement entre les souvenirs de

celui qui vous parlera d'elle et les siens.

Je puis dire que je n'ai pas eu de famille, et ce sont mes enfants qui me font connaître aujourd'hui la
douceur et la fermeté des liens qui m'ont manqué quand j'avais leur âge. Ma mère eut à peine la force de

me nourrir et mourut. Mon père vécut encore quelques années, mais dans un état de santé si misérable

que je cessai de sentir sa présence longtemps avant de le perdre, et que sa mort remonte pour moi bien

au-delà de son décès réel, en sorte que je n'ai pour ainsi dire connu ni l'un ni l'autre, et que le jour où, en

deuil de mon père, qui venait de s'éteindre, je demeurai seul, je n'aperçus aucun changement notable qui

me fît souffrir. Je n'attachai qu'un sens des plus vagues au mot d'orphelin qu'on répétait autour de moi

comme un nom de malheur, et je comprenais seulement, aux pleurs de mes domestiques, que j'étais à

plaindre.

Je grandis au milieu de ces braves gens, surveillé de loin par une soeur de mon père, madame Ceyssac,
qui ne vint qu'un peu plus tard s'établir aux Trembles, dès que les soins de ma fortune et de mon

éducation réclamèrent décidément sa présence. Elle trouva en moi un enfant sauvage, inculte, en plein

ignorance, facile à soumettre, plus difficile à convaincre, vagabond dans toute la force du terme, sans

nulle idée de discipline et de travail, et qui, la première fois qu'on lui parla d'étude et d'emploi du temps,

demeura bouche béante, étonné que la vie ne se bornât pas au plaisir de courir les champs. Jusque-là je

n'avais pas fait autre chose. Les derniers souvenirs qui m'étaient restés de mon père étaient ceux-ci: dans

les rares moments où la maladie qui le minait lui laissait un peu de répit, il sortait, gagnait à pied le mur

extérieur du parc, et là, pendant de longues après-midi de soleil, appuyé sur un grand jonc et avec la

démarche lente qui me le faisait paraître un vieillard, il se promenait des heures entières. Pendant ce

temps, je parcourais la campagne et j'y tendais mes pièges à oiseaux. N'ayant jamais reçu d'autres leçons,

à une légère différence près, je croyais imiter assez exactement ce que j'avais vu faire à mon père. Et

quant aux seuls compagnons que j'eusse alors, c'étaient des fils de paysans du voisinage, ou trop

paresseux pour suivre l'école, ou trop petits pour être mis au travail de la terre, et qui tous

m'encourageaient de leur propre exemple dans la plus parfaite insouciance en fait d'avenir. La seule

éducation qui me fût agréable, le seul enseignement qui ne me coûtât pas de révolte, et, notez le bien, le

seul qui dût porter des fruits durables et positifs, me venait d'eux. J'apprenais confusément, de routine,

cette quantité de petits faits qui sont la science et le charme de la vie de campagne. J'avais, pour profiter

d'un pareil enseignement, toutes les aptitudes désirables: une santé robuste, des yeux de paysan,

c'est-à-dire des yeux parfaits, une oreille exercée de bonne heure aux moindres bruits, des jambes

infatigables, avec cela l'amour des choses qui se passent en plein air, le souci de ce qu'on observe, de ce

qu'on voit, de ce qu'en écoute, peu de goût pour les histoires qu'on lit, la plus grande curiosité pour celles

qui se racontent ; le merveilleux des livres m'intéressait moins que celui des légendes, et je mettais les

superstitions locales bien au-dessus des contes de fées.

A dix ans, je ressemblais à tous les enfants de Villeneuve: j'en savais autant qu'eux, j'en savais un peu
moins que leurs pères ; mais il y avait entre eux et moi une différence, imperceptible alors, et qui se

détermina tout à coup: c'est que déjà je tirais de l'existence et des faits qui nous étaient communs des

sensations qui toutes paraissaient leur être étrangères. Ainsi, il est bien évident pour moi, lorsque je m'en

souviens, que le plaisir de faire des pièges, de les tendre le long des buissons, de guetter l'oiseau, n'étaient

pas ce qui me captivait le plus dans la chasse ; et la preuve, c'est que le seul témoignage un peu vif qui

me soit resté de ces continuelles embuscades, c'est la vision très-nette de certains lieux, la note exacte de

l'heure et de la saison, et jusqu'à la perception de certains bruits qui n'ont pas cessé depuis de se faire

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