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Eugène Fromentin - Dominique

Je trouvai Dominique fort abattu, et la plus vive expression de chagrin se peignit sur son visage au
moment où je me permis de lui adresser quelques questions de sincère intérêt sur la santé de son ami.

"Je crois inutile de vous tromper, me dit-il. Tôt ou tard se fera jour sur une catastrophe trop facile à
prévoir et malheureusement impossible à conjurer."

Et il me remit la lettre même d'Olivier.

_"Orsel, novembre 18...

"Mon cher Dominique,

"C'est véritablement un mort qui t'écrit. Ma vie ne servait à personne, on me l'a trop répété, et ne pouvait
plus qu'humilier tous ceux qui m'aiment. Il était temps de l'achever moi-même. Cette idée, qui ne date

pas d'hier, m'est revenue l'autre soir en te quittant. Je l'ai mûrie pendant la route. Je l'ai trouvée

raisonnable, sans aucun inconvénient pour personne, et mon entrée chez moi, la nuit dans un pays que tu

connais, n'était pas une distraction de nature à me faire changer d'avis. J'ai manqué d'adresse, et n'ai

réussi qu'à me défigurer. N'importe, j'ai tué Olivier. Le peu qui reste de lui attendra son heure. Je quitte

Orsel et n'y reviendrai plus. Je n'oublierai pas que tu as été, je ne dirai pas mon meilleur ami, je dis mon

seul ami. Tu es l'excuse de ma vie. Tu témoigneras pour elle. Adieu, sois heureux, et si tu parles de moi à

ton fils, que ce soit pour qu'il ne me ressemble pas.

"OLIVIER."_

Vers midi, la pluie se mit à tomber. Dominique se retira dans son cabinet, où je le suivis. Cette
demi-mort d'un compagnon de sa jeunesse, du seul ami de vieille date que je lui connusse, avait

amèrement ravivé certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance décisive pour se répandre. Je

ne lui demandai point ses confidences ; il me les offrit. Et comme s'il n'eût fait que traduire en paroles les

mémoires chiffrés que j'avais sous les yeux, me raconta sans déguisements, mais non sans émotion,

l'histoire suivante,

III

Ce que j'ai à vous dire de moi est fort peu de chose, et cela pourrait tenir en quelques mots: un
campagnard qui s'éloigne un moment de son village, un écrivain mécontent de lui qui renonce à la manie

d'écrire, et le pignon de sa maison natale figurant au début comme à la fin de son histoire. Le plat résumé

que voici, le dénoûment bourgeois que vous lui connaissez, c'est encore ce que cette histoire contiendra

de meilleur comme moralité, et peut-être de plus romanesque comme aventure. Le reste n'est instructif

pour personne, et ne saurait émouvoir que mes souvenirs. Je n'en fais pas mystère, croyez-le bien ; mais

j'en parle le moins possible, et cela pour des raisons particulières qui n'ont rien de commun avec l'envie

de me rendre plus intéressant que je ne le suis.

Des quelques personnes qui se trouvent mêlées à ce récit, et dont je vous entretiendrai presque autant que
de moi-même, l'un est un ami ancien, difficile à définir, plus difficile encore à juger sans amertume, et

dont vous avez lu tout à l'heure la lettre d'adieu et de deuil. Jamais il ne se serait expliqué sur une

existence qui n'avait pas lieu de lui plaire. C'est presque la réhabiliter que de la mêler à ces confidences.

L'autre n'a aucune raison d'être discret sur la sienne. Il appartient à des situations qui font de lui un

homme public: ou vous le connaissez, ou il vous arrivera probablement de le connaître, et je ne crois pas

le diminuer du plus petit de ses mérites en vous avertissant de la médiocrité de ses origines. Quant à la

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