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Eugène Fromentin - Dominique

"Chacun fait selon ses forces."

Quelqu'un dit:

"C'est de la sagesse.

- Peut-être, reprit d'Orsel. En tout cas, personne ne peut dire que ce soit une folie de vivre paisiblement
sur ses terres et de s'en trouver bien.

- Cela dépend, dit madame de Bray.

- Et de quoi, je vous prie, madame?

- De l'opinion qu'on a sur les mérites de la solitude, et d'abord du plus ou moins de cas qu'on fait de la
famille, ajouta-t-elle en regardant involontairement ses deux enfants et son mari.

- Vous saurez, interrompit Dominique, que ma femme considère une certaine habitude sociale, souvent
discutée d'ailleurs, et par de très bons esprits, comme un cas de conscience et comme un acte obligatoire.

Elle prétend qu'un homme n'est pas libre, et qu'il est coupable de se refuser à faire le bonheur de

quelqu'un quand il le peut.

- Alors vous ne vous marierez jamais? reprit encore madame de Bray.

- C'est probable, dit d'Orsel sur un ton beaucoup plus sérieux. Il y a tant de choses que j'aurais dû faire
avec moins de dangers pour d'autres et d'appréhensions pour moi-même et que je n'ai pas faites ! Risquer

sa vie n'est rien, engager sa liberté, c'est déjà grave ; mais épouser la liberté et le bonheur d'une autre !...

Il y a quelques années que je réfléchis là-dessus, et la conclusion, c'est que je m'abstiendrai."

Le soir même de cette conversation, qui mettait en relief une partie des sophismes et des impuissances de
M. d'Orsel, celui-ci quitta les Trembles. Il partit à cheval, suivi de son domestique. La nuit était claire et

froide.

"Pauvre Olivier !" dit Dominique en le voyant s'éloigner au galop de chasse dans la direction d'Orsel.

Quelques jours plus tard, un exprès, accouru d'Orsel à toute bride, remit à Dominique une lettre cachetée
de noir dont la lecture le bouleversa, lui, si parfaitement maître de ses émotions.

Olivier venait d'éprouver un grave accident. De quelle nature? Ou le billet tristement scellé ne le disait
pas, ou Dominique avait un motif particulier pour ne l'expliquer qu'à demi. A l'instant même il fit atteler

sa voiture de voyage, envoya prévenir le docteur en le priant de se tenir prêt à l'accompagner ; et, moins

d'une heure après l'arrivée de la mystérieuse dépêche, le docteur et M. de Bray prenaient en grande hâte

la route d'Orsel.

Ils ne revinrent qu'au bout de plusieurs jours, vers le milieu de novembre, et leur retour eut lieu pendant
la nuit. Le docteur, qui le premier me donna des nouvelles de son malade, fut impénétrable, comme il

convient aux hommes de sa profession. J'appris seulement que les jours d'Olivier n'étaient plus en danger,

qu'il avait quitté le pays, que sa convalescence serait longue et l'obligerait probablement à un séjour

prolongé dans un climat chaud. Le docteur ajoutait que cet accident aurait au surplus pour résultat

d'arracher cet incorrigible solitaire à l'affreux isolement de son château, de le faire changer d'air, de

résidence et peut-être d'habitudes.

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