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Eugène Fromentin - Dominique
tenant toujours par la main. Arrivée dans l'antichambre du premier étage, une lueur de présence d'esprit lui revint:
"Entrez ici, me dit-elle ; je vais prévenir mon père."
Je l'entendis appeler son père et se diriger vers la chambre de Julie.
Le premier mot de M. d'Orsel fut celui-ci:
"Mon cher fils, j'ai beaucoup de chagrin."
Ce mot en disait plus que tous les reproches et se planta dans mon coeur comme un coup d'épée.
"J'ai su que Julie était malade, lui dis-je sans faire aucun effort pour déguiser le tremblement de ma voix qui défaillait. J'ai su aussi que madame de Nièvres était souffrante, et je viens vous voir. Il y a si longtemps...
- C'est vrai, reprit M. d'Orsel, il y a longtemps... la vie sépare ; chacun a ses devoirs et ses soucis..."
Il sonna, fit allumer les lampes, m'examina rapidement comme s'il eût voulu constater je ne sais quel changement en moi, analogue aux altérations profondes que ces deux années avaient produites chez ses enfants.
- Vous avez vieilli, vous aussi, reprit-il avec une sorte de bienveillance et d'intérêt tout à fait affectueux. Vous avez beaucoup travaillé, nous en avons la preuve...
Puis il me parla de Julie, des vives inquiétudes qu'ils avaient eues, mais qui heureusement étaient dissipées depuis quelques jours. Julie entrait en convalescence ; ce n'était plus qu'une affaire de soins, de ménagements et de quelques jours de repos. Il passa encore une fois d'un sujet à un autre.
"Vous voilà un homme, continua-t-il, et déjà célèbre. Nous avons suivi tout cela avec le plus sincère intérêt.
Il marchait de long en large, me parlant ainsi, sans suite et de la façon la plus décousue. Ses cheveux étaient entièrement blancs, sa grande taille un peu voûtée lui donnait un air singulièrement noble de vieillesse anticipée ou de lassitude.
Madeleine vint nous interrompre au bout de cinq minutes. Elle était habillée de couleurs sombres et ressemblait, avec la vie de plus, au portrait qui m'avait tant ému. Je me levai, j'allai à sa rencontre ; je balbutiai deux ou trois phrases incohérentes qui n'avaient aucun sens ; je ne savais plus, ni comment expliquer ma venue, ni combler tout à coup ce vide énorme de deux années qui mettait entre nous comme un abîme de secrets, de réticences et d'obscurités. Je me remis pourtant en la voyant beaucoup plus sûre d'elle-même, et je lui parlai aussi posément que possible de l'alerte qui m'avait été donnée par Olivier. Quand je prononçai ce nom, elle n'interrompit:
"Viendra-t-il? me dit-elle.
- Je ne crois pas, répondis-je, du moins de quelques jours."
Elle fit un geste de découragement absolu, et nous retombâmes tous les trois dans le plus pénible silence.
Je demandai où était M. de Nièvres, comme s'il était possible d'admettre qu'Olivier ne m'eût pas informé
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