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Eugène Fromentin - Dominique

Une fois encore j'entretins le public de mon nom, du moins de mon personnage imaginaire ; ce fut la
dernière. Alors je me demandai ce qui me restait à faire, et je fus quelque temps à me résoudre. Il y avait

à cela une difficulté de premier ordre. Ma vie détachée de bien des liens, comme vous voyez, et

désabusée de bien des erreurs, ne tenait plus qu'à un fil, mais ce fil, horriblement tendu, plus résistant que

jamais, me garrotait toujours, et je n'imaginais point que rien pût le briser.

Je n'entendais presque plus parler de Madeleine, excepté par Olivier, que je voyais peu, ou par Augustin,
que madame de Nièvres avait attiré chez elle, surtout depuis l'époque où j'avais disparu. Je savais

vaguement quel était l'emploi de sa vie extérieure ; je savais qu'elle avait voyagé, puis habité Nièvres,

puis repris ses habitudes à Paris deux ou trois fois, pour les quitter de nouveau, presque sans motif et

comme sous l'empire d'un malaise qui se serait traduit par une perpétuelle instabilité d'humeur, et par des

besoins de déplacement. Quelquefois je l'avais aperçue, mais si furtivement et à travers un tel trouble,

que chaque fois j'avais cru faire une sorte de rêve pénible. Il m'était resté de ces fugitives apparitions

l'impression d'une image bizarre, d'un visage défait, comme si les noires couleurs de mon esprit eussent

déteint sur cette rayonnante physionomie.

A cette époque à peu près, j'eus une grande émotion. Il y avait une exposition de peinture moderne.
Quoique très ignorant dans un art dont j'avais l'instinct sans nulle culture, et dont je parlais d'autant moins

que je le respectais davantage, j'allais quelquefois poursuivre, à propos de peinture, des examens qui

m'apprenaient à bien juger mon époque, et chercher des comparaisons qui ne me réjouissaient guère. Un

jour, je vis un petit nombre de gens qui devaient être des connaisseurs arrêtés devant un tableau et

discourant. C'était un portrait coupé à mi-corps, conçu dans un style ancien, avec un fond sombre, un

costume indécis, sans nul accessoire: deux mains splendides, une chevelure à demi perdue, la tête

présentée de face, ferme de contours, gravée sur la toile avec la précision d'un émail, et modelée je ne

sais dans quelle manière sobre, large et pourtant voilée, qui donnait à la physionomie des incertitudes

extraordinaires, et faisait palpiter une âme émue dans la vigoureuse incision de ce trait aussi résolu que

celui d'une médaille. Je restai anéanti devant cette effigie effrayante de réalité et de tristesse. La signature

était celle d'un peintre illustre. Je recourus au livret: j'y trouvai les initiales de madame de Nièvres. Je

n'avais pas besoin de ce témoignage. Madeleine était là devant moi qui me regardait, mais avec quels

yeux ! dans quelle attitude ! avec quelle pâleur et quelle mystérieuse expression d'attente et de déplaisir

amer !

Je faillis jeter un cri, et je ne sais comment je parvins à me contenir assez pour ne pas donner aux gens
qui m'entouraient le spectacle d'une folie. Je me mis au premier rang ; j'écartai tous ces curieux

importuns qui n'avaient rien à faire entre ce portrait et moi. Pour avoir le droit de l'observer de plus près

et plus longtemps, j'imitai le geste, l'allure, la façon de regarder, et jusqu'aux petites exclamations

approbatives des amateurs exercés. J'eus l'air d'être passionné pour l'oeuvre du peintre, tandis qu'en

réalité je n'appréciais et n'adorais passionnément que le modèle. Je revins le lendemain, les jours suivants

; je me glissais de bonne heure à travers les galeries désertes, j'apercevais le portrait de loin comme un

brouillard ; il ressuscitait à chaque pas que je faisais en avant. J'arrivais: tout artifice appréciable

disparaissait ; c'était Madeleine de plus en plus triste, de plus en plus fixée dans je ne sais quelle anxiété

terrible et pleine de songes. Je lui parlais, je lui disais toutes les choses déraisonnables qui me torturaient

le coeur depuis près de deux années ; je lui demandais grâce, et pour elle, et pour moi. Je la suppliais de

me recevoir, de me laisser revenir à elle. Je lui racontais ma vie tout entière avec le plus lamentable et le

plus légitime des orgueils. Il y avait des moments où le modelé fuyant des joues, l'étincelle des yeux,

l'indéfinissable dessin de la bouche donnaient à cette muette effigie des mobilités qui me faisaient peur.

On eût dit qu'elle m'écoutait, me comprenait, et que l'impitoyable et savant burin qui l'avait emprisonnée

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