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Ernest Hamel - Thermidor

Courtois a écrit: Verités tardives!]

Du représentant Courtois aux coquins qui ont écrit le livre intitulé: Histoire de la Révolution par deux
amis de la liberté
, il n'y a qu'un pas. Dans cette oeuvre, où tant d'écrivains, hélas! ont été puiser des
documents, on nous montre Robespierre arrivant la nuit, à petit bruit, dans un beau château garni de

femmes de mauvaise vie, s'y livrant à toutes sortes d'excès, au milieu d'images lubriques réfléchies par

des glaces nombreuses, à la lueur de cent bougies, signant d'une main tremblante de débauches des arrêts

de proscription, et laissant échapper devant des prostituées la confidence qu'il y aurait bientôt plus de six

mille Parisiens égorgés[242]. Voilà bien le pendant de la fameuse scène d'ivresse chez Mme de

Saint-Amaranthe. C'est encore dans ce livre honteux qu'on nous montre Robespierre disposé à frapper

d'un seul coup la majorité de la Représentation nationale, et faisant creuser de vastes souterrains, des

catacombes où l'on pût enterrer «des immensités de cadavre»[243]. Jamais romanciers à l'imagination

pervertie, depuis Mme de Genlis jusqu'à ceux de nos jours, n'ont aussi lâchement abusé du droit que se

sont arrogé les écrivains de mettre en scène dans des oeuvres de pure fantaisie les personnages

historiques les plus connus, et de dénaturer tout à leur aise leurs actes et leurs discours.

[Note 242: Histoire de la Révolution, par deux amis de la liberté, t. XIII p. 300 et 301.]

[Note 243: Ibid., p. 362, 364. C'est encore là, une amplification du récit de Courtois. Voyez son
rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 9.]

Devant ces inventions de la haine où l'ineptie le dispute à l'odieux, la conscience indignée se révolte;
mais il faut surmonter son dégoût, et pénétrer jusqu'au fond de ces sentines du coeur humain pour juger

ce dont est capable la rage des partis. Ces mêmes Amis de la liberté ont inséré dans leur texte,

comme un document sérieux, une lettre censément trouvée dans les papiers de Robespierre, et signée

Niveau
, lettre d'un véritable fou, sinon d'un faussaire. C'est un tissu d'absurdités dont l'auteur, sur une
foule de points, semble ignorer les idées de Robespierre; mais on y lit des phrases dans le genre de

celle-ci: «Encore quelques têtes à bas, et la dictature vous est dévolue; car nous reconnaissons avec vous

qu'il faut un seul maître aux Français». On comprend dès lors que d'honnêtes historiens, comme les

«_deux Amis de la liberté_», n'aient pas négligé une telle pièce. Cette lettre ne figure pas à la suite du

premier rapport de Courtois: ce représentant l'aurait-il dédaignée? C'est peu probable. Il est à présumer

plutôt qu'elle n'était pas encore fabriquée à l'époque où il écrivit son rapport[244].

[Note 244: Les éditeurs des Papiers inédits ont donné cette lettre comme inédite; ils n'avaient pas
lu apparemment l'Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté. Voy. Papiers

inédits
, t. I, p. 261.]

VI

J'ai nommé Courtois! Jamais homme ne fut plus digne du mépris public. Si quelque chose est de nature à
donner du poids aux graves soupçons dont reste encore chargée la mémoire de Danton, c'est d'avoir eu

pour ami intime un tel misérable. Aucun scrupule, un mélange d'astuce, de friponnerie et de lâcheté,

Basile et Tartufe, voilà Courtois. Signalé dès le mois de juillet 1793 comme s'étant rendu coupable de

dilapidations dans une mission en Belgique, il avait été, pour ce fait, mandé devant le comité de Salut

public par un arrêté portant la signature de Robespierre[245]. Les faits ne s'étant pas trouvés

suffisamment établis, il n'avait pas été donné suite à la plainte; mais de l'humiliation subie naquit une

haine qui, longtemps concentrée, se donna largement et en toute sûreté carrière après Thermidor[246].

Chargé du rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, Couthon, Saint-Just et autres, Courtois

s'acquitta de cette tâche avec une mauvaise foi et une déloyauté à peine croyables. La postérité, je n'en

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