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Ernest Hamel - Thermidor

des droits de l'homme est poussé aux dernières limites, attend, pour être mise à exécution, l'heure où,
débarrassée de ses ennemis du dedans et du dehors, la France victorieuse pourra prendre d'un pas sûr sa

marche vers l'avenir, vers le progrès. Contester à Robespierre la part immense qu'il eut dans ces

glorieuses réformes, ce serait nier la lumière du jour. Au besoin, ses ennemis mêmes stipuleraient pour

lui. «Ne sentiez-vous donc pas que j'avois pour moi une réputation de cinq années de vertus...; que j'avois

beaucoup servi à la Révolution par mes discours et mes écrits; que j'avois, en marchant toujours dans la

même route à côté des hommes les plus vigoureux, su m'élever un temple dans le coeur de la plus grande

partie des gens honnêtes....» lui fait dire, comme contraint et forcé, un de ses plus violents

détracteurs[191].

[Note 191: La tête à la queue, ou Première lettre de Robespierre à ses continuateurs, p. 5 et 6.]

Cet aveu de la part d'un pamphlétaire hostile est bien précieux à enregistrer. Robespierre, en effet, va
mourir en cette année 1794, fidèle à ses principes de 1789; et ce ne sera pas sa moindre gloire que d'avoir

défendu sous la Convention les vérités éternelles dont, sous la Constituante, il avait été le champion le

plus assidu et le plus courageux. Il était bien près de voir se réaliser ses voeux les plus chers; encore un

pas, encore un effort, et le règne de la justice était inauguré, et la République était fondée. Mais il suffit

de l'audace de quelques coquins et du coup de pistolet d'un misérable gendarme pour faire échouer la

Révolution au port, et peut-être ajourner à un siècle son triomphe définitif.

II

Revenons à la lutte engagée entre Robespierre et les membres les plus gangrenés de la Convention; lutte
n'est pas le mot, car de la part de ces derniers il n'y eut pas combat, il y eut guet-apens. Nous en sommes

restés à la fameuse séance des Jacobins où Robespierre avait dénoncé Fouché comme le plus vil et le plus

misérable des imposteurs. Maximilien savait très bien que les quelques députés impurs dont il avait

signalé la bassesse et les crimes à ses collègues du comité de Salut public promenaient la terreur dans

toutes les parties de la Convention; nous avons parlé déjà des listes de proscription habilement fabriquées

et colportées par eux. Aussi Robespierre se tenait-il sur ses gardes, et, s'il attaquait résolument les

représentants véritablement coupables à ses yeux, il ne manquait pas l'occasion de parler en faveur de

ceux qui avaient pu se tromper sans mauvaise intention.

On l'entendit, à la séance du 1er thermidor (18 juillet 1794), aux Jacobins, défendre avec beaucoup de
vivacité un député du Jura nommé Prost, accusé, sans preuve, d'avoir commis des vexations. Faisant

allusion aux individus qui cherchaient à remplir la Convention de leurs propres inquiétudes pour

conspirer impunément contre elle, il dit: «Ceux-là voudraient voir prodiguer des dénonciations hasardées

contre les représentants du peuple exempts de reproches ou qui n'ont failli que par erreur, pour donner de

la consistance à leur système de terreur.»

Il fallait se méfier, ajoutait-il, de la méchanceté de ces hommes qui voudraient accuser les plus purs
citoyens ou traiter l'erreur comme le crime, «pour accréditer par là ce principe affreux et tyrannique

inventé par les coupables, que dénoncer un représentant infidèle, c'est conspirer contre la représentation

nationale.... Vous voyez entre quels écueils leur perfidie nous force à marcher, mais nous éviterons le

naufrage. La Convention est pure en général; elle est au-dessus de la crainte comme du crime; elle n'a

rien de commun avec une poignée de conjurés. Pour moi, quoiqu'il puisse arriver, je déclare aux

contre-révolutionnaires qui ne veulent chercher leur salut que dans la ruine de la patrie qu'en dépit de

toutes les trames dirigées contre moi, je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les

opprimés[192].» On voit sur quel terrain les enragés pouvaient se rencontrer avec les ennemis de la

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