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Ernest Hamel - Thermidor

Et il ne s'agissait pas ici seulement des horreurs commises à Lyon par Fouché, Robespierre entendait
aussi flétrir les actes d'oppression multipliés sur tous les points de la République; il revendiquait pour lui,

et même pour ses collègues du comité, dont il ne séparait point sa cause, l'honneur d'avoir distingué

l'erreur du crime et défendu les patriotes égarés. Or, l'homme qui, au dire de Maximilien, avait

persécuté les patriotes de Commune-Affranchie «avec une astuce, une perfidie aussi lâche que cruelle»,

c'est-à-dire Fouché, n'était-il pas le même qui, à cette heure, se trouvait être l'âme d'un complot ourdi

contre les meilleurs patriotes de la Convention? Mais le comité de Salut public ne serait point sa dupe,

Robespierre le croyait du moins. Hélas! dans quelle erreur il était! «Nous demandons enfin», dit-il, «que

la justice et la vertu triomphent, que l'innocence soit paisible, le peuple victorieux de tous ses ennemis, et

que la Convention mette sous ses pieds toutes les petites intrigues»[180]. On convint, sur la proposition

de Robespierre, d'inviter Fouché à se disculper des reproches dont il avait été l'objet.

[Note 180: Comment s'étonner que, dès 1794, Fouché ait été le fléau des plus purs patriotes! Ne fut-ce
pas lui qui, sous le Consulat, lors de l'explosion de la machine infernale, oeuvre toute royaliste, comme

on sait, proscrivit tant de républicains innocents? Ne fut-ce pas lui qui, en 1815, fournit à la monarchie

une liste de cent citoyens voués d'avance par lui à l'exil, à la ruine, à la mort?]

Les fourbes ont partout des partisans, et Fouché n'en manquait pas au milieu même de la société des
Jacobins, dont quelques jours auparavant on l'avait vu occuper le fauteuil. Robespierre jeune, revenu

depuis peu de temps de l'armée du Midi, ne trouvant pas suffisante l'indignation de la société contre les

persécuteurs des patriotes, s'élança à la tribune, et, d'une voix émue, raconta qu'on avait usé à son égard

des plus basses flatteries pour l'éloigner de son frère. Mais, s'écria-t-il, on chercherait en vain à nous

séparer. «Je n'ambitionne que la gloire d'avoir le même tombeau que lui». Voeu touchant qui n'allait pas

tarder à être exaucé. Couthon vint aussi réclamer le privilège de mourir avec son ami: «Je veux partager

les poignards de Robespierre». - «Et moi aussi! et moi aussi»! s'écria-t-on tous les coins de la salle[181].

Hélas! combien, au jour de de l'épreuve suprême, se souviendront de leur parole!

[Note 181: Voyez cette séance des Jacobins reproduite d'après le Journal de la Montagne, dans
le Moniteur du 26 messidor (14 juillet 1794).]

Le jour fixé pour entendre Fouché (26 messidor) était un jour solennel dans la Révolution, c'était le 14
juillet; ce jour-là, tous les coeurs devaient être à la patrie, aux sentiments généreux. On s'attendait, aux

Jacobins, à voir arriver Fouché; mais celui-ci n'était pas homme à accepter une discussion publique, à

mettre sa vie à découvert, à ouvrir son âme à ses concitoyens. La dissimulation et l'intrigue étaient ses

armes; il lui fallait les ténèbres et les voies tortueuses.

Au lieu de venir, il adressa à la société une lettre par laquelle il la priait de suspendre son jugement
jusqu'à ce que les comités de Salut public et de Sûreté générale eussent fait leur rapport sur sa conduite

politique et privée. Cette méfiance à l'égard d'une société dont tout récemment il avait été le président

était loin d'annoncer une conscience tranquille. Aussitôt après la lecture de cette lettre, Robespierre prit la

parole: il avait pu être lié jadis avec l'individu Fouché, dit-il, parce qu'il l'avait cru patriote; et s'il le

dénonçait, c'était moins encore à cause de ses crimes passés que parce qu'il le soupçonnait de se cacher

pour en commettre d'autres.

Nous savons aujourd'hui si Robespierre se trompait dans ses prévisions. N'était-il pas dans le vrai quand
il présentait Fouché comme le chef, l'âme de la conspiration à déjouer? Et pourquoi donc cet homme,

après avoir brigué le fauteuil où il avait été élevé grâce aux démarches de quelques membres qui s'étaient

trouvés avec lui à Commune-Affranchie, refusait-il de soumettre sa conduite à l'appréciation de ceux

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