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Ernest Hamel - Thermidor

réponse à Lecointre, et qu'ils prétendent s'être passée à l'occasion de la loi de prairial. D'après un
historien assez bien informé, Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois auraient résisté aux prétentions de

Robespierre, qui voulait étouffer l'affaire ou la réduire à sa juste valeur, c'est-à-dire à peu de chose.

Billaud se serait montré furieux et prodigue d'injures[100]. Quoi qu'il en soit, Robespierre finit par

démontrer à ses collègues combien il serait odieux de traduire au tribunal révolutionnaire quelques

illuminés, tout à fait étrangers aux passions politiques, et un ancien Constituant qui avait donné à la

Révolution des gages de dévouement. [Note 100: Tissot, Histoire de la Révolution, t. V, p. 237.

Tissot était le beau-frère de Goujon, une des victimes de prairial an III.]

L'accusateur public fut aussitôt mandé, et l'ordre lui fut donné par Robespierre lui-même, au nom du
comité de Salut public, de suspendre l'affaire. Fouquier objecta en vain qu'un décret de la Convention lui

enjoignait de la suivre, force lui fut d'obéir, et de remettre les pièces au comité[101]. Très désappointé, et

redoutant les reproches du comité de Sûreté générale, auxquels il n'échappa point, Fouquier-Tinville s'y

transporta tout de suite. Là il rendit compte des faits et dépeignit tout son embarras, sentant bien le conflit

entre les deux comités. «_Il, il, il_», dit-il par trois fois, «s'y oppose au nom du comité de Salut public». -

«_Il, c'est-à-dire Robespierre», répondit un membre, Amar ou Vadier. Oui, répliqua Fouquier[102]. Si la

volonté de Robespierre fut ici prépondérante, l'humanité doit s'en applaudir, car, grâce à son obstination,

une foule de victimes innocentes échappèrent à la mort.

[Note 101: Mémoires de Fouquier-Tinville, dans l'Histoire parlementaire, t. XXXIV, p. 246.]

[Note 102: Mémoires de Fouquier-Tinville, ubi supra. - M. Michelet, qui marche à pieds joints
sur la vérité historique plutôt que de perdre un trait, a écrit: «Le grand mot je veux était rétabli, et

la monarchie existait». (T. VII, p. 372.) Quoi! parce que, dans un dernier moment d'influence et par la

seule force de la raison, Robespierre était parvenu à obtenir de ses collègues qu'on examinât plus

attentivement une affaire où se trouvaient compromises un certain nombre de victimes innocentes, le

grand mot je veux était rétabli, et la monarchie existait! Peut-on déraisonner à ce point! Pauvre

monarque! Il n'eut même pas le pouvoir de faire mettre en liberté ceux que, du moins, il parvint à

soustraire à un jugement précipité qui eût équivalu à une sentence de mort. Six mois après Thermidor,

dom Gerle était encore en prison.]

L'animosité du comité de Sûreté générale contre lui en redoubla. Vadier ne se tint pas pour battu. Le 8
thermidor, répondant à Maximilien, il promit un rapport plus étendu sur cette affaire des illuminés dans

laquelle il se proposait de faire figurer tous les conspirateurs anciens et modernes[103]. Preuve assez

significative de la touchante résolution des Thermidoriens d'abattre la Terreur. Ce fut la dernière victoire

de Robespierre sur les exagérés. Lutteur impuissant et fatigué, il va se retirer, moralement du moins, du

comité de Salut public, se retremper dans sa conscience pour le dernier combat, tandis que ses ennemis,

déployant une activité merveilleuse, entasseront pour le perdre calomnies sur calomnies, mensonges sur

mensonges, infamies sur infamies.

[Note 103: Moniteur du 11 thermidor (29 juillet 1794).]

IV

Tous les historiens sans exception, favorables ou hostiles à Robespierre, ont cru que, durant quatre
décades, c'est-à-dire quarante jours avant sa chute, il s'était complètement retiré du comité de Salut

public, avait cessé d'y aller. C'est là une erreur capitale, et l'on va voir combien il est important de la

rectifier. Si, en effet, depuis la fin de prairial jusqu'au 9 thermidor, Maximilien s'était purement et

simplement contenté de ne plus paraître au comité, il serait souverainement injuste à coup sûr de lui

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