bibliotheq.net - littérature française
 

Ernest Hamel - Thermidor

des femmes, portant un petit Robespierre dans leur sein, baisant et priant la miniature sacrée.
Dans tous les cas, cela prouverait qu'on ne regardait guère Maximilien comme un suppôt de la Terreur.

Et, entraîné par la fantaisie furieuse qui le possède, M. Michelet nous représente des saintes

femmes
, une baronne, une Mme de Chalabre, qu'il transforme en agent de police de Robespierre,
joignant les mains et disant: «Robespierre, tu es Dieu». Et de là l'historien part pour accuser Maximilien

d'encourager ces outrages à la raison. (T. VII, p. 366). Comme si, en supposant vraies un moment les

plaisanteries de M. Michelet, Robespierre eût été pour quelque chose là dedans.]

Il y avait alors, dans un coin retiré de Paris, une vieille femme nommée Catherine Théot, chez laquelle se
réunissaient un certain nombre d'illuminés, gens à cervelle étroite, ayant soif de surnaturel, mais ne

songeant guère à conspirer contre la République. La réception des élus pouvait prêter à rire: il fallait, en

premier lieu, faire abnégation des plaisirs temporels, puis on se prosternait devant la mère de

Dieu
, on l'embrassait sept fois, et ... l'on était consacré. Il n'y avait vraiment là rien de nature à
inquiéter ni les comités ni la Convention, c'étaient de pures mômeries dont la police avait eu le tort de

s'occuper jadis, il y avait bien longtemps, quinze ans au moins. La pauvre Catherine avait même passé

quelque temps à la Bastille et dans une maison de fous. Or, cette arrestation qui pouvait se comprendre

jusqu'à un certain point sous l'ancien régime, où les consciences étouffaient sous l'arbitraire, était

inconcevable en pleine Révolution. Eh bien! le lieutenant de police fut dépassé par le comité de Sûreté

générale; les intolérants de l'époque jugèrent à propos d'attaquer la superstition dans la personne de

Catherine Théot, et ils transformèrent en crime de contre-révolution les pratiques anticatholiques de

quelques illuminés.

Parmi les habitués de la maison de la vieille prophétesse figuraient l'ex-chartreux dom Gerle, ancien
collègue de Robespierre à l'Assemblée constituante, le médecin de la famille d'Orléans, Etienne-Louis

Quesvremont, surnommé Lamotte, une dame Godefroy, et la ci-devant marquise de Chastenois; tels

furent les personnages que le comité de Sûreté générale imagina de traduire devant le Tribunal

révolutionnaire en compagnie de Catherine Théot. Ils avaient été arrêtés dès la fin de floréal, sur un

rapport de l'espion Senar, qui était parvenu à s'introduire dans le mystérieux asile de la rue Contrescarpe

en sollicitant son initiation dans la secte, et qui, aussitôt reçu, avait fait arrêter toute l'assistance par des

agents apostés.

L'affaire dormait depuis trois semaines quand les conjurés de Thermidor songèrent à en tirer parti, la
jugeant un texte excellent pour détruire l'effet prodigieux produit par la fête du 20 prairial et l'éclat

nouveau qui en avait rejailli sur Robespierre. En effet, la vieille Catherine recommandait à ses disciples

d'élever leurs coeurs à l'Être suprême, et cela au moment où la nation elle-même, à la voix de

Maximilien, se disposait à en proclamer la reconnaissance. Quel rapprochement! Et puis on avait saisi

chez elle, sous son matelas, une certaine lettre écrite en son nom à Maximilien, lettre où elle l'appelait

son premier prophète, son ministre chéri. Plus de doute, on conspirait en faveur de Robespierre. La lettre

était évidemment fabriquée; Vadier n'osa même pas y faire allusion dans son rapport à la Convention;

mais n'importe, la calomnie était lancée.

Enfin, dom Gerle, présenté comme le principal agent de la conspiration, était un protégé de Robespierre;
on avait trouvé dans ses papiers un mot de celui-ci attestant son patriotisme, et à l'aide duquel il avait pu

obtenir de sa section un certificat de civisme, marque d'intérêt bien naturelle donnée par Maximilien à un

ancien collègue dont il estimait les vertus. Dom Gerle avait eu jadis la malencontreuse idée de proposer à

l'Assemblée constituante d'ériger la religion catholique en religion d'État; le rapporteur du comité de

Sûreté générale ne manqua pas de rappeler cette circonstance pour donner à l'affaire une couleur de

< page précédente | 48 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.