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Ernest Hamel - Thermidor

Duval, si l'on peut donner le nom d'écrivain à un misérable sans conscience qui, pour quelque argent, a
fait trafic de prétendus souvenirs de la Terreur. Il n'y a pas à se demander si le digne abbé Proyard a

dévotement embaumé l'anecdote dans sa Vie de Maximilien Robespierre. Seulement il y a

introduit une variante. La scène ne se passe plus chez Mme de Saint-Amaranthe, mais chez le citoyen

Sartines. (P. 168.)

On ne conçoit pas comment l'auteur de l'Histoire des Girondins a pu supposer un moment que
Robespierre dîna jamais chez Mme de Saint-Amaranthe, et qu'il y «entr'ouvrit ses desseins pour y laisser

lire l'espérance». (T. VIII, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-il répudié avec dégoût la scène

d'ivresse imaginée par d'impudents libellistes.]

La maison de Mme de Saint-Amaranthe était une maison de jeux, d'intrigues et de plaisirs. Les dames du
logis, la mère, femme séparée d'un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu'épousa le fils fort décrié de

l'ancien lieutenant général de police, de Sartines, étaient l'une et l'autre de moeurs fort équivoques avant

la Révolution. Leur salon était une sorte de terrain neutre où le gentilhomme coudoyait l'acteur. Fleury et

Elleviou en furent les hôtes de prédilection. Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et

perdit beaucoup. Plus tard, tous les révolutionnaires de moeurs faciles, Proly, Hérault de Séchelles,

Danton, s'y donnèrent rendez-vous et s'y trouvèrent mêlés à une foule d'artisans de contre-révolution.

Robespierre jeune s'y laissa conduire un soir au sortir de l'Opéra, avec Nicolas et Simon Duplay, par

l'acteur Michot, un des sociétaires de la Comédie-Française. C'était longtemps avant le procès de Danton.

Quand Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blâma si sévèrement son frère et les deux

neveux de son hôte que ceux-ci se gardèrent bien de remettre les pieds chez Mme de Saint-Amaranthe,

malgré l'attrait d'une pareille maison pour des jeunes gens dont l'aîné n'avait pas vingt-neuf ans [94].

[Note 94: Voyez à ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas à M. de Lamartine, citée dans notre
Histoire de Saint-Just
, liv. V, ch. II. - La maison de Mme de Saint-Amaranthe, désignée par quelques
écrivains comme une des maisons les mieux hantées de Paris, avait été, même avant la Révolution, l'objet

de plusieurs dénonciations. En voici une du 20 juin 1793, qu'il ne nous paraît pas inutile de mettre sous

les yeux de nos lecteurs: «Georges-Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y demeurant, rue Fromenteau,

hôtel de Nevers, nº 38, section des Gardes françaises, déclare au comité de Salut public du

département de Paris, séant aux Quatre-Nations, qu'au mépris des ordonnances qui prohibent toutes les

maisons de jeux de hasard, comme trente-et-un et biribi, et même qui condamnent à des

peines pécuniaires et afflictives les délinquans, il vient de s'en ouvrir deux, savoir: une de

trente-et-un
chez la citoyenne Saint-Amaranthe, galerie du Palais-Royal, n° 50, et une autre, de
biribi
, tenue par le sieur Leblanc à l'hôtel de la Chine, au premier au-dessus de l'entresol d'un côté,
rue de Beaujolloy, en face du café de Chartres, et de l'autre rue Neuve-des-Petits-Champs, en face la

Trésorerie nationale.

Déclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolérées par la section de la Butte des
Moulins
et nommément favorisées par les quatre officiers de police de cette section qui en reçoivent
par jour, savoir: huit louis pour la partie de trente-et-un, et deux pour celle de biribi

(Archives, comité de surveillance du département de Paris, 9e carton.)]

La famille de Saint-Amaranthe fut impliquée par le comité de Sûreté générale dans la conjuration dite de
Batz, parce que sa demeure était un foyer d'intrigues et qu'on y méditait le soulèvement des prisons [95].

Vraie ou fausse, l'accusation, habilement soutenue par Élie Lacoste, établissait entre les membres de cette

famille et les personnes arrêtées sous la prévention d'attentat contre la vie de Robespierre et de

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