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Ernest Hamel - Thermidor

plus charmantes blondes qu'on pût voir, la grâce et la fraîcheur mêmes. «Allez dire à ceux qui vous
envoient», répondit-elle, «que la veuve Le Bas ne quittera ce nom sacré que sur l'échafaud.» - «J'étais»,

a-t-elle écrit plus tard, «trop fière du nom que je portais, pour l'échanger même contre une vie aisée[61].»

Demeurée veuve à l'âge de vingt-trois ans, Elisabeth Duplay se remaria, quelques années après, à

l'adjudant général Le Bas, frère de son premier mari, et elle garda ainsi le nom qui était sa gloire. Elle

vécut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont

rendu témoignage de la grandeur de ses sentiments et de l'austérité de son caractère. Elle mourut dans un

âge avancé, toujours fidèle au souvenir des grands morts qu'elle avait aimés, et dont, jusqu'à son dernier

jour, elle ne cessa d'honorer et de chérir la mémoire. Quant à la Dame de Thermidor, Thérézia Cabarrus,

ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis princesse de Chimay, on connaît l'histoire de ses trois

mariages, sans compter les intermèdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants à la fois. Comparez

maintenant les deux existences, les deux femmes, et dites laquelle mérite le mieux le respect et les

sympathies des gens de bien.

[Note 61: Manuscrit de Mme Le Bas.]

VIII

On sait à quoi s'en tenir désormais sur Tallien, le sauveur de la France, suivant les enthousiastes
de la réaction. N'omettons pas de dire qu'il fut le défenseur de Jourdan Coupe-Tête au moment où

celui-ci fut appelé à rendre compte de ses nombreux forfaits au tribunal révolutionnaire. Du 24 prairial au

9 thermidor, on n'entendit plus parler de lui. Pendant ce temps-là, il fit son oeuvre souterraine. Courtier

de calomnies, il s'en allait de l'un à l'autre, colportant le soupçon et la crainte, tirant profit de l'envie chez

celui-ci, de la peur chez celui-là, et mettant au service de la contre-révolution même sa lâcheté et ses

rancunes[62].

[Note 62: Un des coryphées de la réaction thermidorienne, Tallien se vit un moment, sous le Directoire,
repoussé comme un traître par les républicains et par les royalistes à la fois. Emmené en Egypte,

comme savant, par Bonaparte, il occupa sous le gouvernement impérial des fonctions

diplomatiques, et mourut oublié sous la Restauration et pensionné par elle.]

Mais Tallien n'était qu'un bouffon auprès du sycophante Fouché. Saluons ce grand machiniste de la
conspiration thermidorienne; nul plus que lui ne contribua à la perte de Robespierre; il tua la République

en Thermidor par ses intrigues, comme il tua l'Empire en 1815. Une place d'honneur lui est certainement

due dans l'histoire en raison de la part considérable pour laquelle il a contribué aux malheurs de notre

pays. Rien du reste ne saurait honorer davantage la mémoire de Robespierre que l'animadversion de

Fouché et les circonstances qui l'ont amenée.

Ses relations avec lui remontaient à une époque antérieure à la Révolution; il l'avait connu à Arras, où le
futur mitrailleur de Lyon donnait alors des leçons de philosophie. Fouché s'était jeté avec ardeur dans le

mouvement révolutionnaire, bien décidé à moissonner largement pour sa part dans ce champ ouvert à

toutes les convoitises. Ame vénale, caractère servile, habile à profiter de toutes les occasions capables de

servir sa fortune, il s'était attaché à Robespierre à l'heure où la faveur populaire semblait désigner celui-ci

comme le régulateur obligé de la Révolution. L'idée de devenir le beau-frère du glorieux tribun flattait

alors singulièrement son amour-propre, et il mit tout en oeuvre pour se faire agréer de Charlotte. Sa

figure repoussante pouvait être un obstacle, il parvint à charmer la femme à force d'esprit et d'amabilité.

Charlotte était alors âgée de trente-deux ans, et, sans être d'une grande beauté, elle avait une physionomie

extrêmement agréable; mais, comme il est fort probable, Fouché ne vit en elle que la soeur de

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