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Ernest Hamel - Thermidor

lui cracher ses méfaits à la face. «Entrons en lice, Tallien et moi», s'écria un jour Cambon. «Viens
m'accuser, Tallien; je n'ai rien manié, je n'ai fait que surveiller; nous verrons si dans les opérations

particulières tu as porté le même désintéressement; nous verrons si, au mois de septembre, lorsque tu

étais à la commune, tu n'as pas donné ta griffe pour faire payer une somme d'un million cinq cent mille

livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t'accuse, monstre sanguinaire, je t'accuse ... on m'appellera

robespierriste si l'on veut ... je t'accuse d'avoir trempé tes mains, du moins par tes opinions, dans les

massacres commis dans les cachots de Paris[58]!» Et cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois

interrompue par les applaudissements. «Nous n'avons pas les trésors de la Cabarrus, nous»! cria un jour à

Tallien Duhem indigné[59].

[Note 58: Séance du 18 brumaire an III, Moniteur du 20 brumaire (10 novembre 1794).]

[Note 59: Séance du 11 nivôse an III. Voyez le Moniteur du 13 nivôse (2 janvier 1795).]

Maintenant, que des romanciers à la recherche de galantes aventures, que de pseudo-historiens
s'évertuent à réhabiliter Tallien et Thérézia Cabarrus, c'est chose qu'à coup sûr ne leur envieront pas ceux

qui ont au coeur l'amour profond de la patrie et le respect des moeurs, et qui ne peuvent pas plus

s'intéresser à l'homme dont la main contribua si puissamment à tuer la République qu'à la femme dont la

jeunesse scandaleuse indigna même l'époque corrompue du Directoire. N'est-ce pas encore un des

admirateurs de Thérézia qui raconte qu'un jour qu'elle se promenait sur une promenade publique, les bras

et les jambes nus, et la gorge au vent, ses nudités attroupèrent la populace, laquelle, n'aimant ni les

divorces ni les apostasies, se disposait à se fâcher tout rouge? Thérézia eût couru grand risque d'essuyer

un mauvais traitement si, par bonheur, un député de sa connaissance ne fût venu à passer juste à temps

pour la recueillir dans sa voiture[60]. «Notre-Dame de Thermidor», disaient en s'inclinant jusqu'à terre

les beaux esprits du temps, les courtisans de la réaction, quand par exemple la citoyenne

Fontenay-Cabarrus, devenue Mme Tallien, apparaissait au bal des victimes. Ah! laissons-le lui ce nom de

Notre-Dame de Thermidor, elle l'a bien gagné. N'a-t-elle pas présidé à l'orgie blanche, cynique et sans

frein, où l'on versait, pour se désaltérer, non plus le sang des conspirateurs, des traîtres, des ennemis de la

Révolution, mais celui des meilleurs patriotes et des plus dévoués défenseurs de la liberté? N'a-t-elle pas

été la reine et l'idole de tous les flibustiers, financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et

renégats qui fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c'est bien la Dame de Thermidor, l'héroïne de

cette journée où la Révolution tomba dans l'intrigue, où la République s'abîma dans une fange sanglante.

[Note 60: Les Femmes célèbres, par Lairtullier, t. II, p. 3 et 5.]

On avait, en prairial, comme on l'a vu, songé à donner pour asile à Thérézia Cabarrus une maison des
Champs-Élysées appartenant à Duplay. Ce nom amène sous ma plume un rapprochement bien naturel et

qui porte en soi un enseignement significatif. A l'heure où, libre, fêtée, heureuse, la ci-devant marquise

de Fontenay payait en sourires les têtes coupées dans les journées des 10, 11 et 12 thermidor et se livrait

aux baisers sanglants de son héros Tallien, une des filles de Duplay était jetée dans les cachots de la

Terreur thermidorienne avec son enfant à la mamelle: c'était la femme du député Le Bas, le doux et

héroïque ami de Robespierre, une honnête femme celle-là! Une nuit, à la prison de Saint-Lazare, où elle

avait été déposée, le geôlier vint la réveiller en sursaut. Deux inconnus, envoyés par quelque puissant

personnage du jour, la demandaient. Elle s'habilla à la hâte et descendit. On était chargé de lui dire que si

elle consentait à quitter le nom de son mari, elle pourrait devenir la femme d'un autre député; que son

fils, - le futur précepteur de l'empereur Napoléon III - alors âgé de six semaines à peine, serait adopté

comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui assurerait une existence heureuse. Mme Le Bas était une des

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