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Ernest Hamel - Thermidor

Ordre exprès de ne laisser entrer personne avait été donné aux domestiques. Cependant, un jour, le
directeur du théâtre, Lemayeur, parvint à forcer la consigne, et il trouva «Tallien mollement assis dans un

boudoir, et partagé entre les soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé pour la

belle Cabarrus»[51]. Ainsi la République entretenait quatorze armées, le sang de toute la jeunesse

française coulait à flots sur nos frontières dévastées, Saint-Just et Le Bas sur le Rhin et dans le Nord,

Jean-Bon Saint-André sur les côtes de l'Océan, Cavaignac dans le Midi, Bô dans la Vendée, et tant

d'autres, s'épuisaient en efforts héroïques afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comité de

Salut public se tenait jour et nuit courbé sous un labeur écrasant, la Convention nationale enfin frappait le

monde d'épouvanté et d'admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oubliât dans les bras d'une

femme aux moeurs équivoques les devoirs sévères imposés par la République aux députés en mission.

[Note 51: Les Femmes célèbres de 1789 à 1795, et de leur influence dans la Révolution, par C.
Lairtullier, t. II, p. 286.]

Ah! ces devoirs, le jeune envoyé du comité de Salut public, l'ami dévoué de Maximilien, le fils du
représentant Jullien (de la Drôme), les comprenait autrement. «J'ai toujours suivi dans ma mission»,

écrivait-il de Bordeaux à Robespierre, le 1er floréal (20 avril 1794), «le même système, que, pour rendre

la Révolution aimable, il falloit la faire aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des

mariages, associer les femmes à l'amour de la patrie et les lier par de solennels engagements[52].»

[Note 52: Voy. cette lettre dans les Papiers inédits, t. III, p. 5, et à la suite du rapport de Courtois
sous le numéro CVII a.]

La conduite de Tallien n'avait pas été sans être dénoncée au comité de Salut public. Obligé d'obéir à un
ordre de rappel, l'amant de Thérézia Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la

femme à laquelle il avait sacrifié les intérêts de la patrie. Il se plaignit à la Convention d'avoir été

calomnié[53], et, pour le moment, l'affaire en resta là. Mais, tremblant toujours pour sa maîtresse, qui, en

sa qualité d'étrangère et de femme d'un ex-noble, pouvait être deux fois suspecte, il eut recours à un

singulier stratagème afin de la mettre à l'abri de tout soupçon. Il lui fit adresser de Bordeaux, où il l'avait

provisoirement laissée, une longue pétition à la Convention nationale, pétition très certainement rédigée

par lui, et dans laquelle elle conjurait l'Assemblée d'ordonner à toutes les jeunes filles d'aller, avant de

prendre un époux, passer quelque temps «dans les asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir

les malheureux». Elle-même, qui était mère et déjà n'était plus épouse, mettait, disait-elle, toute

son ambition à être une des premières à se consacrer à ces ravissantes fonctions[54].

[Note 53: Séance du 22 ventôse (12 mars 1794). Moniteur du 25 ventôse.]

[Note 54: Voyez cette pétition dans le Moniteur du 7 floréal an II (26 avril 1794), séance de la
Convention du 5 floréal.]

La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au Bulletin et la renvoya aux
comités de Salut public et d'instruction. La citoyenne Thérézia Cabarrus s'en tint, bien entendu, à ces

vaines protestations de vertu républicaine. Quant au comité de Salut public, il n'eut garde de se laisser

prendre à cette belle prose, où il était si facile de reconnaître la manière ampoulée de Tallien, et, voulant

être complètement renseigné sur les opérations de ce dernier, il renvoya à Bordeaux, par un arrêté

spécial, son agent Jullien, qui en était revenu depuis peu[55]. Les renseignements recueillis par lui furent

assurément des plus défavorables, car, le 11 prairial, en adressant à Robespierre l'extrait d'une lettre

menaçante de Tallien au club national de Bordeaux, Jullien écrivait: «Elle coïncide avec le départ de la

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