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Ernest Hamel - Thermidor

nous, dans cette accusation terrible, c'est que la citoyenne Thérézia acceptait de magnifiques présents des
familles riches auxquelles elle rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire sur

Tallien était sans bornes. Par lui elle obtint une concession de salpêtre, source de revenus

considérables[46]. Ne fallait-il pas subvenir au faste tout à fait royal dans lequel vivaient l'amant et la

maîtresse? Tallien, comme son collègue Ysabeau, avait chevaux et voitures, l'équipage d'un ci-devant

noble; il avait sa loge au théâtre, et sa place marquée dans tous les lieux publics[47]. Les denrées les plus

exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige étaient mis en réquisition pour le service des

représentants[48]. Théâtrale dans toutes ses actions, la citoyenne Thérézia Cabarrus aimait à se montrer

en public auprès du tout-puissant proconsul. Vêtue à l'antique, la tête affublée d'un bonnet rouge d'où

s'échappaient des flots de cheveux noirs, tenant d'une main une pique, et de l'autre s'appuyant sur l'épaule

de son amant, elle se plaisait à se promener en voiture découverte dans les rues de la ville et à se donner

en spectacle à la population bordelaise[49]. Cela n'étonne guère quand on se rappelle les excentricités

auxquelles se livra plus tard Mme Tallien lorsque, reine de la mode, elle habita Paris, où l'on put admirer,

aux Tuileries, ses charmes nus livrés à la curiosité obscène du premier venu.

[Note 45: Mémoires de Senar, p. 201. Nous avons dit ailleurs pourquoi la seule partie des
Mémoires de Senar qui nous paraisse mériter quelque créance est celle qui concerne Tallien. Voy.

notre Histoire de Saint-Just, livre V, chapitre II.]

[Note 46: Rapport de Boulanger sur l'arrestation de la citoyenne Cabarrus. Papiers inédits, t. I, p.
269.]

[Note 47: Voy. ce que dit Jullien dans une lettre à Saint-Just en date du 25 prairial, publiée sous le
numéro CVII, à la suite du rapport de Courtois, et dans les Papiers inédits, t. III, p. 37.]

[Note 48: Rapprocher à cet égard les Mémoires de Senar, p. 199, et l'Histoire impartiale,
par Prudhomme, t. V, p. 436, des lettres de Jullien à Robespierre sur l'existence des représentants à

Bordeaux.]

[Note 49: Mémoires de Senar, p. 199.]

Les deux amants n'étaient pas moins luxueux dans leur intérieur. Un personnage de l'ancien régime, le
marquis de Paroy, nous a laissé une description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de

Fontenay qu'il avait eu l'occasion de voir en allant solliciter auprès d'elle en faveur de son père, détenu à

la Réole. «Je crus», dit-il, «entrer dans le boudoir des muses: un piano entr'ouvert, une guitare sur le

canapé, une harpe dans un coin ... une table à dessin avec une miniature ébauchée, - peut-être celle du

patriote Tallien - un secrétaire ouvert, rempli de papiers, de mémoires, de pétitions; une bibliothèque

dont les livres paraissaient en désordre, et un métier à broder où était montée une étoffe de satin[50]...»

[Note 50: Voy. la Biographie universelle, à l'art. PRINCESSE DE CHIMAY.]

Dès le matin, la cour de l'hôtel où demeuraient les deux amants était encombrée de visiteurs, qui
attendaient le lever du fastueux commissaire de la Convention. La belle Espagnole - car Thérézia était

Espagnole - avait imaginé, afin de distraire Tallien de ses occupations patriotiques, de paraître désirer

vivement son portrait. Le plus habile peintre de la ville avait été chargé de l'exécution, les séances

avaient été adroitement prolongées, et par cet ingénieux artifice Thérézia était parvenue à si bien

occuper son amant qu'il avait oublié l'objet de sa mission.

C'est du moins ce qu'a bien voulu nous apprendre un admirateur enthousiaste de la citoyenne Cabarrus.

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