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Ernest Hamel - Thermidor

la Révolution. Une lettre qu'il reçut de lui, le lendemain même du jour où il l'avait si hautement flétri en
pleine Convention, n'était pas de nature à le relever dans son opinion. «L'imposture soutenue par le

crime..., ces mots terribles et injustes, Robespierre, retentissent encore dans mon âme ulcérée. Je viens,

avec la franchise d'un homme de bien, te donner quelques éclaircissements....» écrivait Tallien, le 25

prairial. - La franchise d'un homme de bien!... Ces mots, sous la plume de Tallien, durent singulièrement

faire sourire Robespierre. Dans cette lettre, dictée par la frayeur, Tallien se donnait comme un ami

constant de la justice, de la vérité et de la liberté. Les intrigants seuls avaient pu, disait-il, susciter des

préventions contre lui, mais il offrait sa conduite tout entière à l'examen de ses concitoyens. Ce n'était pas

la crainte qui lui inspirait ce langage, ajoutait-il, par une sorte d'antiphrase où il essayait vainement de

dissimuler sa lâcheté, mais bien le désir de servir sa patrie et de mériter l'estime de ses collègues[42].

[Note 42: Courtois s'est bien gardé de publier cette lettre. Voyez-la dans les Papiers inédits, t. I,
p. 115.]

Robespierre ne répondit pas. Trois jours après, le même Tallien s'adressait en ces termes à Couthon: «Je
t'adresse, mon cher Couthon, l'exposé justificatif dont je t'ai parlé dans ma lettre d'hier. Je te prie de bien

vouloir le mettre sous les yeux du comité. Si tu pouvois me recevoir à l'issue de ton dîner, je serois bien

aise de causer un instant avec toi et de te demander un conseil d'ami. La trop confiante jeunesse a besoin

d'être guidée par l'expérience de l'âge mûr[43].» Au moment où Tallien s'exprimait ainsi, il conspirait la

perte de Maximilien. Il est bon de dire maintenant par quelle série de méfaits cet ancien secrétaire de la

commune de Paris s'était rendu suspect, non pas seulement à Robespierre, mais au comité de Salut public

tout entier.

[Note 43: Cette lettre, également supprimée par les Thermidoriens, faisait partie de la collection Portiez
(de l'Oise). On y lit en post-scriptum: «Si le comité désire quelques explications verbales, je suis prêt à

les lui donner; je resterai à la Convention jusqu'à la fin de la séance.» M. Louis Blanc en a donné un

extrait dans son Histoire de la Révolution, t. XI, p. 171.]

VII

Envoyé en mission à Bordeaux, Tallien s'y était montré tout d'abord, comme son collègue Baudot, un des
plus terribles agents de la Terreur. Non content de faire tomber les têtes des meneurs

contre-révolutionnaires, et «de saigner fortement la bourse des riches égoïstes,» il montait à l'assaut des

clochers, dépouillait les églises de leur argenterie, arrachait aux prêtres des actes d'abjuration[44], et

jetait l'épouvante dans toutes les consciences, en violant effrontément la liberté des cultes.

[Note 44: Voy. à ce sujet une lettre curieuse d'Ysabeau et de Tallien au club des Jacobins, en date du 29
brumaire, dans le Moniteur du 12 frimaire (2 décembre 1793).]

Tout à coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zèle exagéré. Le farouche proconsul se fit le
plus doux des hommes, et bientôt, à la place d'un austère envoyé de la Convention, Bordeaux posséda

une sorte de satrape asiatique. Sous quelle mystérieuse influence s'était donc opéré ce changement subit?

Ah! c'est que, dans le coeur du patriote Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la

République. Fasciné par les charmes de Thérézia Cabarrus, qui, après avoir habité successivement

Boulogne-sur-Mer et Paris, s'était rendue à Bordeaux afin de terminer l'affaire de son divorce avec son

premier mari, le terrible Tallien était devenu en quelque sorte l'espoir des contre-révolutionnaires et des

royalistes. Le régime de la clémence succéda aux barbaries passées; mais clémence pour les riches

surtout; la liberté devint vénale. S'il faut en croire l'espion Senar, la Cabarrus tenait chez elle bureau de

grâces où l'on traitait à des prix excessifs du rachat des têtes[45]. Ce qu'il y a de vrai peut-être, selon

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