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Ernest Hamel - Thermidor

conviction, à savoir que presque personne, parmi ceux qui ont la prétention de bien connaître la
Révolution, ne sait le premier mot de la basse intrigue qui a amené la catastrophe du 9 thermidor.

Pour un certain nombre de républicains de nos jours, peu d'accord avec la grande école républicaine de
1830, avec les Armand Carrel, les Godefroy Cavaignac, les Garnier-Pagès, les Buchez, les Raspail, les

Armand Barbès et tant d'autres, Robespierre est resté l'incarnation de la Terreur. On a beau leur rappeler

le mot que prononçait Barère, au nom du comité de Salut public, dans la séance du 10 thermidor, mot qui

donna à la tragédie de ce jour sa véritable signification: «Robespierre a péri pour avoir voulu arrêter le

cours terrible, majestueux de la Révolution», rien n'y fait. Il n'y a pires sourds que ceux qui ne veulent

entendre.

Comme le disait si bien Henry Maret, il y a quelques mois, avec son bon sens gaulois: «C'est le vieux
préjugé, la vieille légende persistante, qui fait de Robespierre un bouc émissaire, chargé de tous les

méfaits de la Terreur».

Songez donc, c'est si commode! Chacun s'est débarrassé de sa part de responsabilité en rejetant tout sur
les vaincus qui, muets dans leur tombe, n'étaient plus là pour répondre. Et malheur à qui eût osé élever la

voix pour les défendre; on lui aurait fait voir que le règne de la guillotine n'était point passé. Aussi la

légende a-t-elle pu s'établir avec une facilité merveilleuse. Il y a même de graves docteurs qui vous disent

qu'il n'y a point d'intérêt à la détruire; que chacun a le droit d'édifier sur elle tous les contes en l'air que

peut enfanter une imagination maladive ou perverse, comme si la vérité n'était pas d'un intérêt supérieur à

tout.

S'il faut en croire certains publicistes qui présentent plaisamment M. de Robespierre comme «le
plus noir scélérat des temps modernes», les choses sans lui se seraient passées le plus doucement du

monde. Otez Robespierre de la Révolution, et les principes de 1789, qu'il n'avait pas peu contribué à faire

proclamer, se seraient défendus tout seuls. Pas d'émigration, pas de manifeste de Brunswick; Louis XVI

et Marie-Antoinette se seraient agenouillés devant la Révolution; la Vendée ne se serait pas soulevée;

soixante départements ne se seraient pas insurgés contre la Convention; l'armée de Condé n'aurait pas

bivouaqué sur nos frontières dès les premiers mois de 1792; toute l'Europe ne se serait pas levée en armes

contre nous; les millions de l'Angleterre n'auraient pas servi à alimenter la coalition; Danton enfin ne se

serait pas cru obligé de réclamer l'établissement du tribunal révolutionnaire et de faire mettre la terreur à

l'ordre du jour. Non, mais vraisemblablement il y aurait eu soixante-treize Girondins de plus exécutés sur

la place de la Révolution.

Nul n'ignore aujourd'hui la réponse de Cambacérès à Napoléon lui demandant ce qu'il pensait du 9
thermidor: «C'est un procès jugé, mais non plaidé». Cambacérès avait été le collègue et l'ami de

Robespierre; il s'était bien gardé de tremper dans le 9 thermidor; personne n'était donc mieux placé que

lui pour faire la lumière complète sur cette journée lugubre. Mais l'archichancelier avait alors d'autres

soucis en tête que celui de blanchir la mémoire de son ancien collègue, ce qui l'eût obligé de dresser un

acte d'accusation formidable contre l'ex-mitrailleur Fouché, devenu l'un des hauts dignitaires de l'Empire.

Ce procès, je l'ai plaidé, preuves en mains, d'après d'irréfutables documents, en des circonstances et dans
un temps où il y avait peut-être quelque courage à le faire. Mon Histoire de Saint-Just avait été

saisie, poursuivie et détruite en 1859. Je ne m'étais pas découragé. Les recherches qu'avait nécessitées

cette première étude sur les vaincus de Thermidor m'avaient fait découvrir les documents les plus

précieux sur la principale victime de cette journée. A quelques années de là paraissait le premier volume

de l'Histoire de Robespierre et du coup d'État de Thermidor. Seulement les éditeurs, aux yeux

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