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Ernest Hamel - Thermidor

menacés, aussi habiles à manier l'intrigue que prompts à verser le sang, semèrent le soupçon contre lui
dans l'âme de quelques patriotes ardents. Au reste, transportons nous au milieu de la Convention

nationale, et nous verrons si les discussions auxquelles donna lieu la loi du 22 prairial ne sont pas la

démonstration la plus péremptoire de notre thèse.

IV

Robespierre présidait. Le commencement de la séance avait été rempli par un discours de Barère sur le
succès de nos armes dans le Midi; Barère était, comme on sait, le narrateur officiel des victoires de la

République. Les membres des comités de Sûreté générale et de Salut public étaient à peu près au

complet, lorsque Couthon, après avoir rendu compte lui-même de quelques prises maritimes, présenta, au

nom du comité de Salut public, son rapport sur le tribunal révolutionnaire et les modifications demandées

par la Convention.

Ce qu'il y avait surtout d'effrayant dans la nouvelle organisation de ce tribunal révolutionnaire institué
pour punir les ennemis du peuple, et qui désormais ne devait plus appliquer qu'une seule peine, la mort,

c'était la nomenclature des signes auxquels se pouvaient reconnaître les ennemis du peuple. Ainsi étaient

réputés tels ceux qui auraient provoqué le rétablissement de la royauté ou la dissolution de la Convention

nationale, ceux qui auraient trahi la République dans le commandement des places ou des armées, les

fauteurs de disette, ceux qui auraient abusé des lois révolutionnaires pour vexer les citoyens, etc. C'était

là des définitions bien vagues, des questions laissées à l'appréciation du juge.

Ah! certes, si la conscience humaine était infaillible, si les passions pouvaient ne pas s'approcher du
coeur de l'homme investi de la redoutable mission de juger ses semblables, on comprendrait cette large

part laissée à l'interprétation des jurés, dont la conviction devait se former sur toute espèce de preuve

morale ou matérielle, verbale ou écrite; mais, en politique surtout, ne faut-il pas toujours compter avec

les passions en jeu? Si honnêtes, si probes qu'aient été la plupart des jurés de la Révolution, ils étaient

hommes, et partant sujets à l'erreur. Pour n'avoir point pris garde à cela, les auteurs de la loi de prairial se

trouvèrent plus tard en proie aux anathèmes d'une foule de gens appelés, eux, à inonder la France de

tribunaux d'exception, de cours prévôtales, de chambres étoilées, de commissions militaires jugeant sans

l'assistance de jurés, et qui, pour de moins nobles causes, se montrèrent plus impitoyables que le tribunal

révolutionnaire.

Il y avait, du reste, dans cette loi de prairial, dont on parle trop souvent sans la bien connaître, certains
articles auxquels on ne doit pas se dispenser d'applaudir. Comment, par exemple, ne pas approuver la

suppression de l'interrogatoire secret, celle du résumé du président, qui est resté si longtemps le

complément inutile de nos débats criminels, où le magistrat le plus impartial a beaucoup de peine à

maintenir égale la balance entre l'accusation et la défense? Enfin, par un sentiment de défiance trop

justifié, en prévision du cas où des citoyens se trouveraient peut-être un peu légèrement livrés au tribunal

par des sociétés populaires ou des comités révolutionnaires égarés, il était spécifié que les autorités

constituées n'auraient le droit de traduire personne au tribunal révolutionnaire sans en référer au préalable

aux comités de Salut public et de Sûreté générale. C'était encore une excellente mesure que celle par

laquelle il était enjoint à l'accusateur public de faire appeler les témoins qui pourraient aider la justice,

sans distinction de témoins à charge et à décharge[31]. Quant à la suppression des défenseurs officieux,

ce fut une faute grave et, ajoutons-le, une faute inutile, car les défenseurs ne s'acquittaient pas de leur

mission d'une manière compromettante pour la Révolution, tant s'en faut[32]! Ce fut très probablement

parce qu'ils s'étaient convaincus de l'inefficacité de leur ministère, que les rédacteurs de la loi de prairial

prirent le parti de le supprimer; mais, en agissant ainsi, ils violèrent un principe sacré, celui du droit de la

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