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Ernest Hamel - Thermidor

Les chants patriotiques entonnés sur la montagne symbolique élevée au milieu du champ de la Réunion,
l'hymne de Chénier à l'Être suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours, et auquel

Gossec avait adapté une mélodie savante, tempérèrent, et au delà, pour le moment, l'amertume qu'on

s'était efforcé de déposer dans son coeur. Mais quand, à la fin du jour, les derniers échos de l'allégresse

populaire se furent évanouis, quand tout fut rentré dans le calme et dans le silence, il ne put se défendre

d'un vague sentiment de tristesse en songeant à l'injustice et à la méchanceté des hommes. Revenu au

milieu de ses hôtes, qui, mêlés au cortège, avaient eux-mêmes joui du triomphe de leur ami, il leur

raconta comment ce triomphe avait été flétri par quelques-uns de ses collègues, et d'un accent pénétré, il

leur dit: «Vous ne me verrez plus longtemps[17].» Lui, du reste, sans se préoccuper des dangers auxquels

il savait sa personne exposée, ne se montra que plus résolu à combattre le crime sous toutes ses formes,

et à demander compte à quelques représentants impurs du sang inutilement versé et des rapines exercées

par eux.

[Note 17: Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le manuscrit de Mme Le Bas. Je la mentionne
d'après M.A. Esquiros, qui la tenait de Mme Le Bas elle-même.]

II

Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fête à l'Être suprême laissa dans le pays une impression de
calme, de bonheur, de sagesse et de bonté[18]. On s'est souvent demandé pourquoi lui, le véritable héros

de cette fête, lui sur qui étaient dirigés en ce moment les regards de la France et de l'Europe, n'avait pas

profité de la dictature morale qu'il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du gouvernement

révolutionnaire? «Qu'il seroit beau, Robespierre», lui avait écrit, la veille même de la fête à l'Être

suprême, le député Faure, un des soixante-treize Girondins sauvés par lui «(si la politique le permettoit)

dans le moment d'un hommage aussi solennel, d'annoncer une amnistie générale en faveur de tous ceux

qui ont résidé en France depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement exceptés les

homicides et les fauteurs d'homicide[19].» Nul doute que Maximilien n'ait eu, dès cette époque, la pensée

bien arrêtée de faire cesser les rigueurs inutiles et de prévenir désormais l'effusion du sang «versé par le

crime». N'est-ce pas là le sens clair et net de son discours du 7 prairial, où il supplie la République de

rappeler parmi les mortels la liberté et la justice exilées? Cette pensée, le sentiment général la lui prêtait,

témoin cette phrase d'un pamphlétaire royaliste: «La fête de l'Être suprême produisit au dehors un effet

extraordinaire; on crut véritablement que Robespierre allait fermer l'abîme de la Révolution, et peut-être

cette faveur naïve de l'Europe acheva-t-elle la ruine de celui qui en était l'objet[20].» Rien de plus vrai.

S'imagine-t-on, par exemple, que ceux qui avaient inutilement désolé une partie du Midi, ou mitraillé

indistinctement à Lyon, ou infligé à Nantes le régime des noyades, ou mis Bordeaux à sac et à pillage,

comme Barras et Fréron, Fouché, Carrier, Tallien, aient été disposés à se laisser, sans résistance,

demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de songer à supprimer la Terreur aveugle,

sanglante, pour y substituer la justice impartiale, dès longtemps réclamée par Maximilien, il fallait

réprimer les terroristes eux-mêmes, les révolutionnaires dans le sens du crime, comme les avait baptisés

Saint-Just. Mais est-ce que Billaud-Varenne, est-ce que Collot-d'Herbois, entraînant avec eux Carnot,

Barère et Prieur (de la Côte-d'Or), étaient hommes à laisser de sitôt tomber de leurs mains l'arme de la

Terreur? Non, car s'ils abandonnèrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le répéter avec Barère, l'aveu

est trop précieux, ce fut parce qu'il voulut arrêter le cours terrible de la Révolution[21].

[Note 18: Discours du 8 thermidor.]

[Note 19: Lettre inédite de Faure, en date du 19 prairial.]

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