bibliotheq.net - littérature française
 

Ernest Hamel - Thermidor

qu'elle ne parût puissante et terrible que contre ses enfants, ses amis et ses défenseurs....» Ces
conspirateurs impunis, ces prescripteurs des patriotes et de la liberté, c'étaient les Fouché, les Tallien, les

Rovère, etc., les cinq ou six coquins auxquels Couthon avait fait allusion la veille. Ils pouvaient

triompher grâce à une indulgence arbitraire, tandis que la justice mise à l'ordre du jour, cette justice

impartiale à laquelle se fie le citoyen honnête, même après des erreurs et des fautes, faisait trembler les

traîtres, les fripons et les intrigants, mais consolait et rassurait l'homme de bien[419]. On y dénonçait

comme une manoeuvre contre-révolutionnaire la proposition faite à la Convention, par un nommé

Magenthies, de prononcer la peine de mort contre les auteurs de jurements où le nom de Dieu serait

compromis, et d'ensanglanter ainsi les pages de la philosophie et de la morale, proposition dont l'infamie

avait déjà été signalée par Robespierre à la tribune des Jacobins[420]. La désignation de prêtres et de

prophètes appliquée, dans la pétition Magenthies, aux membres de l'Assemblée qui avaient proclamé la

reconnaissance de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme, était également relevée comme injurieuse

pour la Représentation nationale.

[Note 419: Impossible de travestir plus déplorablement que ne l'a fait M. Michelet le sens de cette
pétition. «Elle accusait les indulgents,» dit-il, t. VII, p. 435. Les indulgents! c'est-à-dire ceux «qui

déclaraient la guerre aux citoyens paisibles, érigeaient en crimes ou des préjugés incurables ou des

choses indifférentes pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple

même.» Voilà les singuliers indulgents qu'accusait la pétition jacobine.]

[Note 420: Voyez à ce sujet le discours de Barère dans la séance du 7 thermidor (25 juillet 1794).]

Comment, était-il dit dans cette adresse, la sollicitude des amis de la liberté et de l'égalité n'aurait-elle pas
été éveillée quand ils voyaient les patriotes les plus purs en proie à la persécution et dans l'impossibilité

même de faire entendre leurs réclamations? Ici, bien évidemment, ils songeaient à Robespierre. Leur

pétition respirait, du reste, d'un bout à l'autre, le plus absolu dévouement pour la Convention, et ils y

protestaient avec chaleur de tout leur attachement pour les mandataires du pays. «Avec vous»,

disaient-ils en terminant, «ce peuple vertueux, confiant, bravera tous ses ennemis; il placera son devoir et

sa gloire à respecter et à défendre ses représentants jusqu'à la mort»[421]. En présence d'un pareil

document, il est assurément assez difficile d'accuser la société des Amis de la liberté et de l'égalité de

s'être insurgée contre la Convention, et il faut marcher à pieds joints sur la vérité pour oser prétendre qu'à

la veille du 9 Thermidor on sonnait le tocsin contre la célèbre Assemblée.

[Note 421: Cette adresse de la Société des Jacobins se trouve dans le Moniteur du 8 thermidor
(26 juillet) et dans le Journal des Débats et des décrets de la Convention, numéro 673.]

II

Au moment où l'on achevait la lecture de cette adresse, Dubois-Crancé s'élançait à la tribune comme s'il
se fût senti personnellement désigné et inculpé. Suspect aux patriotes depuis le siège de Lyon, louvoyant

entre tous les partis, ce représentant du peuple s'était attiré l'animosité de Robespierre par sa conduite

équivoque. Récemment exclu des Jacobins, il essaya de se justifier, protesta de son patriotisme et entra

dans de longs détails sur sa conduite pendant le siège de Lyon. Un des principaux griefs relevés à sa

charge par Maximilien était d'avoir causé beaucoup de fermentation dans la ci-devant Bretagne, en

s'écriant publiquement à Rennes, qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait un Breton[422].

Dubois-Crancé ne dit mot de cela, il se contenta de se vanter d'avoir arraché la Bretagne à la guerre

civile. «Robespierre a été trompé», dit-il, «lui-même reconnaîtra bientôt son erreur[423]». Mais ce qui

prouve que Robespierre ne se trompait pas, c'est que ce personnage, digne allié des Fouché et des Tallien,

< page précédente | 130 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.