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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

Je sais qu'elle fouille le Château des caves aux greniers. Elle furète dans les encoignures les plus noires,
sonde les murs de ses petits poings, flaire de son nez rosé toute cette poussière du passé. On la trouve sur

des échelles, perdue au fond des grandes armoires, l'oreille tendue aux fenêtres, rêveuse devant les

cheminées, avec l'envie évidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne trouve sans doute

pas ce qu'elle cherche, elle court le parterre aux grands coquelicots, les sentiers noirs d'ombre, les

clairières blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant le lointain et vague parfum

d'une fleur de tendresse qu'elle ne peut cueillir.

Positivement, je te l'ai dit, Ninon, le vieux Château sent l'amour, au milieu de ses arbres farouches. Il y a
eu une fille enfermée là dedans, et les murs ont conservé l'odeur de celte tendresse, comme les vieux

coffrets où l'on a serré des bouquets de violettes. C'est cette odeur-là, je le jurerais, qui monte à la tête

d'Adeline et qui la grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est grise, elle partirait

sur un rayon de lune visiter le pays des contes, elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de

passage qui voudraient bien l'éveiller de son rêve de cent ans.

Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois pour s'asseoir. Mais, par les jours de
grandes chaleurs, son soulagement est d'aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les hauts feuillages.

C'est là sa retraite. Elle est la fille de la source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L'Amour de plâtre

lui sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu'elle entre dans l'eau, avec la tranquillité de Diane

confiante dans la solitude. Elle n'a que les nénufars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mêmes

dorment d'un sommeil discret. Elle nage doucement, ses épaules blanches hors de l'eau, et l'on dirait un

cygne gonflant les ailes, filant sans bruit. La fraîcheur calme ses anxiétés. Elle serait parfaitement

tranquille, sans l'Amour manchot qui lui sourit.

Une nuit, elle est allée au fond de la grotte, malgré la peur horrible de cette ombre humide; elle s'est
dressée sur la pointe des pieds, mettant l'oreille aux lèvres de l'Amour, pour savoir s'il ne lui dirait rien.

III

Ce qu'il y a d'affreux, cette saison, c'est que la pauvre Adeline, en arrivant au Château, a trouvé, installé
dans la plus belle chambre, le comte Octave de R..., ce grand jeune homme, son ennemi mortel. Il paraît

qu'il est quelque peu le petit cousin de la vieille madame de M... Adeline a juré qu'elle le délogerait. Elle

a bravement défait ses malles, et elle a repris ses courses, ses fouilles éternelles. Octave, pendant huit

jours, l'a tranquillement regardée de sa fenêtre, en fumant des cigares. Le soir, plus de paroles aiguës,

plus de guerre sourde. Il était d'une telle politesse, qu'elle a fini par le trouver assommant, et qu'elle ne

s'est plus occupée de lui. Lui, fumait toujours; elle, battait le parc et prenait ses bains.

C'était vers minuit qu'elle descendait à la nappe d'eau, quand tout le monde dormait. Elle s'assurait
surtout si le comte Octave avait bien soufflé sa bougie. Alors, à petits pas, elle s'en allait, comme à un

rendez-vous d'amour, avec des désirs tout sensuels pour l'eau froide. Elle avait un petit frisson de peur

exquis, depuis qu'elle savait un homme au Château. S'il ouvrait une fenêtre, s'il apercevait un coin de son

épaule à travers les feuilles! Rien que cette pensée la faisait grelotter, quand elle sortait ruisselante de la

nappe, et qu'un rayon de lune blanchissait sa nudité de statue.

Une nuit, elle descendit vers onze heures. Le Château dormait depuis deux grandes heures. Cette nuit-là,
elle se sentait des hardiesses particulières. Elle avait écouté à la porte du comte, et elle croyait l'avoir

entendu ronfler. Fi! un homme qui ronfle! Cela lui avait donné un grand mépris pour les hommes, un

grand désir des caresses fraîches de l'eau, dont le sommeil est si doux. Elle s'attarda sous les arbres,

prenant plaisir à détacher ses vêtements un à un. Il faisait très-sombre, la lune se levait à peine; et le

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