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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

d'autrefois.

Le parc menace d'entrer dans la maison. Des arbres ont poussé au pied des perrons, dans les fentes des
marches. Il n'y a plus que la grande allée qui soit carrossable; encore faut-il que le cocher conduise ses

bêtes à la main. A droite, à gauche, les taillis restent vierges, creusés de rares sentiers, noirs d'ombre, où

l'on avance, les mains tendues, écartant les herbes. Et les troncs abattus font des impasses de ces bouts de

chemins, tandis que les clairières rétrécies ressemblent à des puits ouverts sur le bleu du ciel. La mousse

pend des branches, les douces-amères tendent des rideaux sous les futaies; des pullulements d'insectes,

des bourdonnements d'oiseaux qu'on ne voit pas, donnent une étrange vie à cette énormité de feuillages.

J'ai eu souvent de petits frissons de peur, en allant rendre visite à la comtesse; les taillis me soufflaient

sur la nuque des haleines inquiétantes.

Mais il y a surtout un coin délicieux et troublant, dans le parc: c'est à gauche du Château, au bout d'un
parterre, où il ne pousse plus que des coquelicots aussi grands que moi. Sous un bouquet d'arbres, une

grotte se creuse, s'enfonçant au milieu d'une draperie de lierre, dont les bouts traînent jusque dans l'herbe.

La grotte, envahie, obstruée, n'est plus qu'un trou noir, au fond duquel on aperçoit la blancheur d'un

Amour de plâtre, souriant, un doigt sur la bouche. Le pauvre Amour est manchot, et il a, sur l'oeil droit,

une tache de mousse qui le rend borgne. Il semble garder, avec son sourire pâle d'infirme, quelque

amoureuse dame morte depuis un siècle.

Une eau vive, qui sort de la grotte, s'étale en large nappe au milieu de la clairière; puis, elle s'échappe par
un ruisseau perdu sous les feuilles. C'est un bassin naturel, au fond de sable, dans lequel les grands arbres

se regardent; le trou bleu du ciel fait une tache bleue au centre du bassin. Des joncs ont grandi, des

nénufars ont élargi leurs feuilles rondes. On n'entend, dans le jour verdâtre de ce puits de verdure, qui

semble s'ouvrir en haut et en bas sur le lac du grand air, que la chanson de l'eau, tombant éternellement,

d'un air de lassitude douce. De longues mouches d'eau patinent dans un coin. Un pinson vient boire, avec

des mines délicates, craignant de se mouiller les pattes. Un frisson brusque des feuilles donne à la mare

une pâmoison de vierge dont les paupières battent. Et, du noir de la grotte, l'Amour de plâtre commande

le silence, le repos, toutes les discrétions des eaux et des bois, à ce coin voluptueux de nature.

II

Lorsque Adeline accorde une quinzaine à sa tante, ce pays de loups s'humanise. Il faut élargir les allées
pour que les jupes d'Adeline puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux malles, qu'on a

dû porter à bras, parce que le camion du chemin de fer n'a jamais osé s'engager dans les arbres. Il y serait

resté, je te le jure.

D'ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fêlée, là, entre nous. Au couvent, elle avait
des imaginations vraiment drôles. Je la soupçonne de venir au Château de la Belle-au-Bois-dormant pour

y dépenser, loin des curieux, son appétit d'extravagances. La tante reste dans son fauteuil, le Château

appartient à la chère enfant qui doit y rêver les plus étonnantes fantaisies. Cela la soulage. Quand elle sort

de ce trou, elle est sage pour une année.

Pendant quinze jours, elle est la fée, l'âme des verdures. On la voit en toilette de gala, promener des
dentelles blanches et des noeuds de soie au milieu des broussailles. On m'a même assuré l'avoir

rencontrée en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur l'herbe, dans le coin le

plus désert du parc. D'autres fois, on a aperçu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les

allées. Moi, j'ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette chère toquée.

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