bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

XI
XII
XIII
XIV
LES QUATRE JOURNÉES DE JEAN GOURDON
I

II
IV

A NINON

Il y a juste dix ans, ma chère âme, que je t'ai conté mes premiers contes. Quels beaux amoureux nous
étions alors! J'arrivais de cette terre de Provence, où j'ai grandi si libre, si confiant, si plein de tous les

espoirs de la vie. J'étais à toi, à toi seule, à ta tendresse, à ton rêve.

Te souviens-tu, Ninon? Le souvenir est aujourd'hui l'unique joie où mon coeur se repose. Jusqu'à vingt
ans, nous avons battu ensemble les sentiers. J'entends tes petits pieds sur la terre dure; j'aperçois des

bouts de ta jupe blanche au ras des herbes folles; je sens ton haleine parmi de lointains souffles de sauge,

qui m'arrivent comme des bouffées de jeunesse. Et les heures charmantes se précisent: c'était un matin,

sur la berge, au bord de l'eau réveillée à peine, toute pure, toute rosé des premières rougeurs du ciel;

c'était une après-midi, dans les arbres, dans un trou de feuilles, avec la campagne écrasée, dormant autour

de nous, sans un frisson; c'était un soir, au milieu d'un pré, lentement noyé sous le flot bleuâtre du

crépuscule, qui coulait des coteaux; c'était une nuit, marchant le long d'une route interminable, allant tous

deux à l'inconnu, insoucieux des étoiles elles-mêmes, au seul bonheur de laisser la ville, de nous perdre

loin, très-loin, au fond de l'ombre discrète. Te souviens-tu, Ninon?

Quelle vie heureuse! Nous étions lâchés dans l'amour, dans l'art, dans le songe. Il n'est pas de buisson qui
n'ait caché nos baisers, étouffé nos causeries. Je t'emmenais, je te promenais, comme la vivante poésie de

mon enfance. A nous deux, nous avions le ciel, la terre, et les arbres, et les eaux, jusqu'aux roches nues

qui fermaient l'horizon. Il me semblait, à cet âge, qu'en ouvrant les bras, j'allais prendre toute la

campagne sur ma poitrine, pour lui donner un baiser de paix. Je me sentais des forces, des désirs, des

bontés de géant. Nos courses de gamins échappés, nos amours d'oiseaux libres, m'avaient inspiré un

grand mépris du monde, une tranquille croyance aux seules énergies de la vie. Oui, c'est dans tes

tendresses de toutes les heures, mon amie, que j'ai fait jadis cette provision de courage, dont mes

compagnons, plus tard, se sont si souvent étonnés. Les illusions de nos coeurs étaient des armures d'acier

fin, qui me protègent encore.

Je te quittai, je quittai cette Provence dont tu étais l'âme, et ce fut toi que, dès la veille de la lutte,
j'invoquais comme une bonne sainte. Tu eus mon premier livre. Il était tout plein de ton être, tout

parfumé du parfum de tes cheveux. Tu m'avais envoyé au combat, avec un baiser au front, en amante

brave qui veut la victoire du soldat qu'elle aime. Et moi, je ne me souvenais toujours que de ce baiser, je

ne pensais qu'à toi, je ne pouvais parler que de toi.

Dix ans se sont écoulés. Ah! ma chère âme, que de tempêtes ont grondé, que d'eau noire, que de débâcles
ont passé depuis ce temps sous les ponts croulants de mes rêves! Dix ans de travaux forcés, dix ans

d'amertume, de coups donnés et reçus, d'éternel combat! J'ai le coeur et le cerveau tout balafrés de

blessures. Si tu voyais ton amoureux de jadis, ce grand garçon souple qui rêvait de déplacer les

< page précédente | 3 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.