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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

ses épaules dans la cohue des salons officiels, avec une assiduité qui a fait d'elle l'enseigne vivante des
charmes du second empire. Il lui a bien fallu suivre la mode, échancrer ses robes, tantôt jusqu'à la chute

des reins, tantôt jusqu'aux pointes de la gorge; si bien que la chère femme, fossette à fossette, a livré tous

les trésors de son corsage. Il n'y a pas grand comme ça de son dos et de sa poitrine qui ne soit connu de la

Madeleine à Saint-Thomas-d'Aquin. Les épaules de la marquise, largement étalées, sont le blason

voluptueux du règne.

III

Certes, il est inutile de décrire les épaules de la marquise. Elles sont populaires comme le pont Neuf.
Elles ont fait pendant dix-huit ans partie des spectacles publics. On n'a besoin que d'en apercevoir le

moindre bout, dans un salon, au théâtre ou ailleurs, pour s'écrier: «Tiens! la marquise! je reconnais le

signe noir de son épaule gauche!»

D'ailleurs, ce sont de fort belles épaules, blanches, grasses, provoquantes. Les regards d'un gouvernement
ont passé sur elles en leur donnant plus de finesse, comme ces dalles que les pieds de la foule polissent à

la longue.

Si j'étais le mari ou l'amant, j'aimerais mieux aller baiser le bouton de cristal du cabinet d'un ministre, usé
par la main des solliciteurs, que d'effleurer des lèvres ces épaules sur lesquelles a passé le souffle chaud

du tout Paris galant. Lorsqu'on songe aux mille désirs qui ont frissonné autour d'elles, on se demande de

quelle argile la nature a dû les pétrir pour qu'elles ne soient pas rongées et émiettées, comme ces nudités

de statues, exposées au grand air des jardins, et dont les vents ont mangé les contours.

La marquise a mis sa pudeur autre part. Elle a fait de ses épaules une institution. Et comme elle a
combattu pour le gouvernement de son choix! Toujours sur la brèche, partout à la fois, aux Tuileries,

chez les ministres, dans les ambassades, chez les simples millionnaires, ramenant les indécis à coups de

sourires, étayant le trône de ses seins d'albâtre, montrant dans les jours de danger des petits coins cachés

et délicieux, plus persuasifs que des arguments d'orateurs, plus décisifs que des épées de soldats, et

menaçant, pour enlever un vote, de rogner ses chemisettes jusqu'à ce que les plus farouches membres de

l'opposition se déclarent convaincus!

Toujours les épaules de la marquise sont restées entières et victorieuses. Elles ont porté un monde, sans
qu'une ride vint en fêler le marbre blanc.

IV

Cette après-midi, au sortir des mains de Julie, la marquise, vêtue d'une délicieuse toilette polonaise, est
allée patiner. Elle patine adorablement.

Il faisait, au bois, un froid de loup, une bise qui piquait le nez et les lèvres de ces dames, comme si le
vent leur eût soufflé du sable fin au visage. La marquise riait, cela l'amusait d'avoir froid. Elle allait, de

temps à autre, chauffer ses pieds aux brasiers allumés sur les bords du petit lac. Puis elle rentrait dans

l'air glacé, filant comme une hirondelle qui rase le sol.

Ah! quelle bonne partie, et comme c'est heureux que le dégel ne soit pas encore venu! La marquise
pourra patiner toute la semaine.

En revenant, la marquise a vu, dans une contre-allée des Champs-Élysées, une pauvresse grelottant au
pied d'un arbre, à demi morte de froid.

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