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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

Et il ne se damnait pas, le cher homme. Il courait débiter à la comtesse, à la marquise, à ses autres
pénitentes, la même galanterie, ce qui en faisait l'enfant gâté de ces dames.

Quand il allait dîner chez la petite baronne, le jeudi, elle le soignait en chère créature que le moindre
courant d'air pourrait enrhumer, et à laquelle un mauvais morceau donnerait infailliblement une

indigestion. Au salon, son fauteuil était au coin de la cheminée; à table, les gens de service avaient ordre

de veiller particulièrement sur son assiette, de verser à lui seul un certain pomard, âgé de douze ans, qu'il

buvait en fermant les yeux de ferveur, comme s'il eût communié.

Il était si bon, si bon, le vicaire! Tandis que, du haut de la chaire, il parlait d'os qui craquent et de
membres qui grillent, la petite baronne, dans l'état de demi-sommeil où elle était, le voyait à sa table,

s'essuyant béatement les lèvres, lui disant: «Voici, chère madame, une bisque qui vous ferait trouver

grâce auprès de Dieu le Père, si votre beauté ne suffisait déjà pas pour vous assurer le paradis.»

V

Le vicaire, quand il eut usé de la colère et de la menace, se mit à sangloter. C'était, d'habitude, sa
tactique. Presque à genoux dans la chaire, ne montrant plus que les épaules, puis, tout d'un coup, se

relevant, se pliant, comme abattu par la douleur, il s'essuyait les yeux, avec un grand froissement de

mousseline empesée, il jetait ses bras en l'air, à droite, à gauche, prenant des poses de pélican blessé.

C'était le bouquet, le final, le morceau à grand orchestre, la scène mouvementée du dénoûment.

- Pleurez, pleurez, larmoyait-il, la parole expirante; pleurez sur vous, pleurez sur moi, pleurez sur Dieu....

La petite baronne dormait tout à fait, les yeux ouverts. La chaleur, l'encens, l'ombre croissante, l'avaient
comme engourdie. Elle s'était pelotonnée, elle s'était renfermée dans les sensations voluptueuses qu'elle

éprouvait; et, sournoisement, elle rêvait des choses très-agréables.

A côté d'elle, dans la chapelle des Saints-Anges, il y avait une grande fresque, représentant un groupe de
beaux jeunes hommes, à demi nus, avec des ailes dans le dos. Ils souriaient, d'un sourire d'amants transis,

tandis que leurs attitudes penchées, agenouillées, semblaient adorer quelque petite baronne invisible. Les

beaux garçons, lèvres tendres, peau de satin, bras musculeux! Le pis était qu'un d'entre eux ressemblait

absolument au jeune duc de-P..., un des bons amis de la petite baronne. Dans son assoupissement, elle se

demandait si le duc serait bien nu, avec des ailes dans le dos. Et, par moment, elle s'imaginait que le

grand chérubin rose portait l'habit noir du duc. Puis, le rêve se fixa: ce fut véritablement le duc, très-court

vêtu, qui, du fond des ténèbres, lui envoyait des baisers.

VI

Quand la petite baronne se réveilla, elle entendit le vicaire qui disait la phrase sacramentelle:

- Et c'est la grâce que je vous souhaite.

Elle resta un instant étonnée; elle crut que le vicaire lui souhaitait les baisers du jeune duc.

Il y eut un grand bruit de chaises. Tout le monde s'en alla; la petite baronne avait deviné juste, son cocher
n'était point encore au bas des marches. Ce diable de vicaire avait dépêché son sermon, volant à ses

pénitentes au moins vingt minutes d'éloquence.

Et, comme la petite baronne s'impatientait dans une nef latérale, elle rencontra le vicaire qui sortait
précipitemment de la sacristie. Il regardait l'heure à sa montre, il avait l'air, affairé d'un homme qui ne

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