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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

jours où ces plats apparaissaient, nous ne tarissions pas. Le grand Michu, par respect humain, criait avec
nous, bien qu'il eût avalé volontiers les six portions de sa table.

Le grand Michu ne se plaignait guère que de la quantité des vivres. Le hasard, comme pour l'exaspérer,
l'avait placé au bout de la table, à côté du pion, un jeune gringalet qui nous laissait fumer en promenade.

La règle était que les maîtres d'étude avaient droit à deux portions. Aussi, quand on servait des saucisses,

fallait-il voir le grand Michu lorgner les deux bouts de saucisses qui s'allongeaient côte à côte sur

l'assiette du petit pion.

- Je suis deux fois plus gros que lui, me dit-il un jour, et c'est lui qui a deux fois plus à manger que moi. Il
ne laisse rien, va; il n'en a pas de trop!

IV

Or, les meneurs avaient résolu que nous devions à la fin nous révolter contre la morue à la sauce rousse
et les haricots à la sauce blanche.

Naturellement, les conspirateurs offrirent au grand Michu d'être leur chef. Le plan de ces messieurs était
d'une simplicité héroïque: il suffirait, pensaient-ils, de mettre leur appétit en grève, de refuser toute

nourriture, jusqu'à ce que le proviseur déclarât solennellement que l'ordinaire serait amélioré.

L'approbation que le grand Michu donna à ce plan, est un des plus beaux traits d'abnégation et de courage

que je connaisse. Il accepta d'être le chef du mouvement, avec le tranquille héroïsme de ces anciens

Romains qui se sacrifiaient pour la chose publique.

Songez donc! lui se souciait bien de voir disparaître la morue et les haricots; il ne souhaitait qu'une
chose, en avoir davantage, à discrétion! Et, pour comble, on lui demandait de jeûner! Il m'a avoué depuis

que jamais cette vertu républicaine que son père lui avait enseignée, la solidarité, le dévouement de

l'individu aux intérêts de la communauté, n'avait été mise en lui à une plus rude épreuve.

Le soir, au réfectoire, - c'était le jour de la morue à la sausse rousse, - la grève commença avec un
ensemble vraiment beau. Le pain seul était permis. Les plats arrivent, nous n'y touchons pas, nous

mangeons notre pain sec. Et cela gravement, sans causer à voix basse, comme nous en avions l'habitude.

Il n'y avait que les petits qui riaient.

Le grand Michu fut superbe. Il alla, ce premier soir, jusqu'à ne pas même manger de pain. Il avait mis les
deux coudes sur la table, il regardait dédaigneusement le petit pion qui dévorait.

Cependant, le surveillant fit appeler le proviseur, qui entra dans le réfectoire comme une tempête. Il nous
apostropha rudement, nous demandant ce que nous pouvions reprocher à ce dîner, auquel il goûta et qu'il

déclara exquis.

Alors le grand Michu se leva.

- Monsieur, dit-il, c'est la morue qui est pourrie, nous ne parvenons pas à la digérer.

- Ah! bien, cria le gringalet de pion, sans laisser au proviseur le temps de répondre, les autres soirs, vous
avez pourtant mangé presque tout le plat à vous seul.

Le grand Michu rougit extrêmement. Ce soir-là, on nous envoya simplement coucher, en nous disant que,
le lendemain, nous aurions sans doute réfléchi.

V

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