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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

Comme la cloche sonnait le second coup, en allant tous deux prendre nos rangs pour rentrer à l'étude:

- C'est entendu, n'est-ce pas? me dit-il à voix basse. Tu es des nôtres... Tu n'auras pas peur, au moins; tu
ne trahiras pas?

- Oh! non, tu verras... C'est juré.

Il me regarda de ses yeux gris, bien en face, avec une vraie dignité d'homme mûr, et me dit encore:

- Autrement, tu sais, je ne te battrai pas, mais je dirai partout que tu es un traître, et personne ne te parlera
plus.

Je me souviens encore du singulier effet que me produisit cette menace. Elle me donna un courage
énorme. «Bast! me disais-je, ils peuvent bien me donner deux mille vers; du diable si je trahis Michu!»

J'attendis avec une impatience fébrile l'heure du dîner. La révolte devait éclater au réfectoire.

II

Le grand Michu était du Var. Son père, un paysan qui possédait quelques bouts de terre, avait fait le coup
de feu en 51, lors de l'insurrection provoquée par le coup d'État. Laissé pour mort dans la plaine

d'Uchâne, il avait réussi à se cacher. Quand il reparut, on ne l'inquiéta pas. Seulement, les autorités du

pays, les notables, les gros et les petits rentiers ne l'appelèrent plus que ce brigand de Michu.

Ce brigand, cet honnête homme illettré, envoya son fils au collège d'A... Sans doute il le voulait savant
pour le triomphe de la cause qu'il n'avait pu défendre, lui, que les armes à la main. Nous savions

vaguement cette histoire, au collège, ce qui nous faisait regarder notre camarade comme un personnage

très-redoutable.

Le grand Michu était, d'ailleurs, beaucoup plus âgé que nous. Il avait près de dix-huit ans, bien qu'il ne se
trouvât encore qu'en quatrième. Mais on n'osait le plaisanter. C'était un de ces esprits droits, qui

apprennent difficilement, qui ne devinent rien; seulement, quand il savait une chose, il la savait à fond et

pour toujours. Fort, comme taillé à coups de hache, il régnait en maître pendant les récréations. Avec

cela, d'une douceur extrême. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois en colère; il voulait étrangler un pion qui

nous enseignait que tous les républicains étaient des voleurs et des assassins. On faillit mettre le grand

Michu à la porte.

Ce n'est que plus tard, lorsque j'ai revu mon ancien camarade dans mes souvenirs, que j'ai pu comprendre
son attitude douce et forte. De bonne heure, son père avait dû en faire un homme.

III

Le grand Michu se plaisait au collège, ce qui n'était pas le moindre de nos étonnements. Il n'y éprouvait
qu'un supplice dont il n'osait parler: la faim. Le grand Michu avait toujours faim.

Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil appétit. Lui qui était très-fier, il allait parfois jusqu'à jouer des
comédies humiliantes pour nous escroquer un morceau de pain, un déjeuner ou un goûter. Élevé en plein

air, au pied de la chaîne des Maures, il souffrait encore plus cruellement que nous de la maigre cuisine du

collège.

C'était là un de nos grands sujets de conversation, dans la cour, le long du mur qui nous abritait de son
filet d'ombre. Nous autres, nous étions des délicats. Je me rappelle surtout une certaine morue à la sauce

rousse et certains haricots à la sauce blanche qui étaient devenus le sujet d'une malédiction générale. Les

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