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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

résistai fermement; puis, je finis par faire des concessions, et il fut arrêté que la fraise serait partagée en
deux.

Elle la mit entre ses lèvres, en me disant avec un sourire:

- Allons, prends ta part.

Je pris ma part. Je ne sais si la fraise fut partagée fraternellement. Je ne sais même si je goûtai à la fraise,
tant le miel du baiser de Ninon me parut bon.

V

Le talus était couvert de fraisiers, et ces fraisiers-là étaient des fraisiers sérieux. La récolte fut ample et
joyeuse. Nous avions étalé à terre un mouchoir blanc, en nous jurant solennellement d'y déposer notre

butin, sans rien en détourner. A plusieurs reprises pourtant, il me sembla voir Ninon porter la main à sa

bouche.

Quand la récolte fut faite, nous décidâmes qu'il était temps de chercher un coin d'ombre pour déjeuner à
l'aise. Je trouvai, à quelques pas, un trou charmant, un nid de feuilles. Le mouchoir fut religieusement

placé à côté de nous.

Grands dieux! qu'il faisait bon là, sur la mousse, dans la volupté de cette fraîcheur verte! Ninon me
regardait avec des yeux humides. Le soleil avait mis des rougeurs tendres sur son cou. Comme elle vit

toute ma tendresse dans mon regard, elle se pencha vers moi, en me tendant les deux mains, avec un

geste d'adorable abandon.

Le soleil, flambant sur les hauts feuillages, jetait des palets d'or, à nos pieds, dans l'herbe fine. Les
fauvettes elles-mêmes se taisaient et ne regardaient pas. Quand nous cherchâmes les fraises pour les

manger, nous nous aperçûmes avec stupeur que nous étions couchés en plein sur le mouchoir.

LE GRAND MICHU

I

Une après-midi, à la récréation de quatre heures, le grand Michu me prit à part, dans un coin de la cour. Il
avait un air grave qui me frappa d'une certaine crainte; car le grand Michu était un gaillard, aux poings

énormes, que, pour rien au monde, je n'aurais voulu avoir pour ennemi.

- Écoute, me dit-il de sa voix grasse de paysan à peine dégrossi, écoute, veux-tu en être?

Je répondis carrément: «Oui!» flatté d'être de quelque chose avec le grand Michu. Alors, il m'expliqua
qu'il s'agissait d'un complot. Les confidences qu'il me fit, me causèrent une sensation délicieuse, que je

n'ai jamais peut-être éprouvée depuis. Enfin, j'entrais dans les folles aventures de la vie, j'allais avoir un

secret à garder, une bataille à livrer. Et, certes, l'effroi inavoué que je ressentais à l'idée de me

compromettre de la sorte, comptait pour une bonne moitié dans les joies cuisantes de mon nouveau rôle

de complice.

Aussi, pendant que le grand Michu parlait, étais-je en admiration devant lui. Il m'initia d'un ton un peu
rude, comme un conscrit dans l'énergie duquel on a une médiocre confiance. Cependant, le frémissement

d'aise, l'air d'extase enthousiaste que je devais avoir en l'écoutant, finirent par lui donner une meilleure

opinion de moi.

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