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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

d'or. Et il y a des chemins creux, des sentiers étroits, très-sombres, où l'on est obligé de se serrer l'un
contre l'autre. Et il y a encore des fourrés impénétrables, où l'on peut se perdre, si les baisers chantent

trop haut.

Ninon quittait mon bras, courait comme un jeune chien, heureuse de sentir les herbes frôler ses chevilles.
Puis elle revenait et se pendait à mon épaule, lasse, caressante. Toujours le bois s'étendait, mer sans fin

aux vagues de verdure. Le silence frissonnant, l'ombre vivante qui tombait des grands arbres nous

montaient à la tête, nous grisaient de toute la sève ardente du printemps. On redevient enfant, dans le

mystère des taillis.

- Oh! des fraises, des fraises! cria Ninon en sautant un fossé comme une chèvre échappée, et en fouillant
les broussailles.

III

Des fraises, hélas! non, mais des fraisiers, toute une nappe de fraisiers qui s'étalait sous les ronces.

Ninon ne songeait plus aux bêtes dont elle avait une peur horrible. Elle promenait gaillardement les
mains au milieu des herbes, soulevant chaque feuille, désespérée de ne pas rencontrer le moindre fruit.

- On nous a devancés, dit-elle avec une moue de dépit... Oh! dis, cherchons bien, il y en a sans doute
encore.

Et nous nous mîmes à chercher avec une conscience exemplaire. Le corps plié, le cou tendu, les yeux
fixés à terre, nous avancions à petits pas prudents, sans risquer une parole, de peur de faire envoler les

fraises. Nous avions oublié la forêt, le silence et l'ombre, les larges allées et les sentiers étroits. Les

fraises, rien que les fraises. A chaque touffe que nous rencontrions, nous nous baissions, et nos mains

frémissantes se touchaient sous les herbes.

Nous fîmes ainsi plus d'une lieue, courbés, errant à droite, à gauche. Pas la plus petite fraise. Des fraisiers
superbes, avec de belles feuilles d'un vert sombre. Je voyais les lèvres de Ninon se pincer et ses yeux

devenir humides.

IV

Nous étions arrivés en face d'un large talus, sur lequel le soleil tombait droit, avec des chaleurs lourdes.
Ninon s'approcha de ce talus, décidée à ne plus chercher ensuite. Brusquement, elle poussa un cri aigu.

J'accourus, effrayé, croyant qu'elle s'était blessée. Je la trouvai accroupie; l'émotion l'avait assise par

terre, et elle me montrait du doigt une petite fraise, à peine grosse comme un pois, mûre d'un côté

seulement.

- Cueille-la, toi, me dit-elle d'une voix basse et caressante.

Je m'étais assis près d'elle, au bas du talus.

- Non, répondis-je, c'est toi qui l'as trouvée, c'est toi qui dois la cueillir.

- Non, fais-moi ce plaisir, cueille-la.

Je me défendis tant et si bien que Ninon se décida enfin à couper la tige de son ongle. Mais ce fut une
bien autre histoire, quand il fallut savoir lequel de nous deux mangerait cette pauvre petite fraise qui nous

coûtait une bonne heure de recherches. A toute force, Ninon voulait me la mettre dans la bouche. Je

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