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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

elle comme une large traîne de satin.

Le comte s'attendrissait. Il avait obtenu de faire quelques pas pour se rapprocher d'une racine. Ses dents
claquaient un peu. Il regardait la lune avec un intérêt très-vif.

- Hein! elle marche lentement? demanda Adeline.

- Eh! non, elle a des ailes, répondit-il avec un soupir.

Elle se mit à rire, en ajoutant:

- Nous en avons encore pour un gros quart d'heure.

Alors, il profita lâchement de la situation: il lui fit une déclaration. Il lui expliqua qu'il l'aimait depuis
deux ans, et que s'il la taquinait, c'était qu'il avait trouvé cela plus drôle que de lui dire des fadeurs.

Adeline, prise d'inquiétude, remonta sa robe verte jusqu'au cou, fourra les bras dans les manches. Elle ne

passait plus que le bout de son nez rose sous les nénufars; et, comme elle recevait en plein la lune dans

les yeux, elle était tout étourdie, tout éblouie. Elle ne voyait plus le comte, quand elle entendit un grand

barbottement et qu'elle sentit l'eau s'agiter et lui monter aux lèvres.

- Voulez-vous bien ne pas remuer! cria-t-elle; voulez-vous bien ne pas marcher comme cela dans l'eau!

- Mais je n'ai pas marché, dit le comte, j'ai glissé... Je vous aime!

- Taisez-vous, ne remuez plus, nous parlerons de tout cela, quand il fera noir... Attendons que la lune soit
derrière l'arbre...

VII

La lune se cacha derrière l'arbre. L'Amour de plâtre éclata de rire.

LES FRAISES

I

Un matin de juin, en ouvrant la fenêtre, je reçus au visage un souffle d'air frais. Il avait fait pendant la
nuit un violent orage. Le ciel paraissait comme neuf, d'un bleu tendre, lavé par l'averse jusque dans ses

plus petits coins. Les toits, les arbres dont j'apercevais les hautes branches entre les cheminées, étaient

encore trempés de pluie, et ce bout d'horizon riait sous le soleil jaune. Il montait des jardins voisins une

bonne odeur de terre mouillée.

- Allons, Ninette, criai-je gaiement, mets ton chapeau, ma fille... Nous partons pour la campagne.

Elle battit des mains. Elle eut terminé sa toilette en dix minutes, ce qui est très-méritoire pour une
coquette de vingt ans.

A neuf heures, nous étions dans les bois de Verrières.

II

Quels bois discrets, et que d'amoureux y ont promené leurs amours! Pendant la semaine, les taillis sont
déserts, on peut marcher côte à côte, les bras à la taille, les lèvres se cherchant, sans autre danger que

d'être vus par les fauvettes des buissons. Les allées s'allongent, hautes et larges, à travers les grandes

futaies; le sol est couvert d'un tapis d'herbe fine, sur lequel le soleil, trouant les feuillages, jette des palets

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