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Émile Zola - Nouveaux Contes à Ninon

Le comte voulut protester; mais, comme il faisait des gestes en parlant, et qu'il se découvrait jusqu'à la
ceinture, elle poussa de petits cris de détresse si aigus, qu'il dut, par politesse, rentrer dans le bassin

jusqu'au menton. Il eut la délicatesse de ne plus remuer. Alors, ils restèrent tous les deux là, en

tête-à-tête, on peut le dire. Les deux têtes, cette adorable tête blonde de la baronne, avec les grands yeux

que tu sais, et cette tête fine du comte, aux moustaches un peu ironiques, demeurèrent bien sagement

immobiles, sur l'eau dormante, à une toise au plus l'une de l'autre. L'Amour de plâtre, sous la draperie de

lierre, riait plus fort.

V.

Adeline s'était jetée en plein dans les nénufars. Quand la fraîcheur de l'eau l'eut remise, et qu'elle eut pris
ses dispositions pour passer là une heure, elle vit que l'eau était d'une limpidité vraiment choquante. Au

fond, sur le sable, elle apercevait ses pieds nus. Il faut dire que cette diablesse de lune se baignait, elle

aussi, se roulait dans l'eau, l'emplissait des frétillements d'anguilles de ses rayons. C'était un bain d'or

liquide et transparent. Peut-être le comte voyait-il les pieds nus sur le sable, et s'il voyait les pieds et la

tête.... Adeline se couvrit, sous l'eau, d'une ceinture de nénufars. Doucement, elle attira de larges feuilles

rondes qui nageaient, et s'en fit une grande collerette. Ainsi habillée, elle se sentit plus tranquille.

Cependant, le comte avait fini par prendre la chose stoïquement. N'ayant pas trouvé une racine pour
s'asseoir, il s'était résigné à se tenir à genoux. Et pour ne pas avoir l'air tout à fait ridicule, avec de l'eau

au menton, comme un homme perdu dans un plat à barbe colossal, il avait lié conversation avec la

comtesse, évitant tout ce qui pouvait rappeler le désagrément de leur position respective.

- Il a fait bien chaud aujourd'hui, madame.

- Oui, monsieur, une chaleur accablante. Heureusement que ces ombrages donnent quelque fraîcheur.

- Oh! certainement.... Cette brave tante est une digne personne, n'est-ce pas?

- Une digne personne, en effet.

Puis, ils parlèrent des dernières courses et des bals qu'on annonce déjà pour l'hiver prochain. Adeline, qui
commençait à avoir froid, réfléchissait que le comte devait l'avoir vue pendant qu'elle s'attardait sur la

rive. Cela était tout simplement horrible. Seulement, elle avait des doutes sur la gravité de l'accident. Il

faisait noir sous les arbres, la lune n'était pas encore là; puis, elle se rappelait, maintenant, qu'elle se

tenait derrière le tronc d'un gros chêne. Ce tronc avait dû la protéger. Mois, en vérité, ce comte était un

homme abominable. Elle le haïssait, elle aurait voulu que le pied lui glissât, qu'il se noyât. Certes, ce n'est

pas elle qui lui aurait tendu la main. Pourquoi, quand il l'avait vue venir, ne lui avait-il pas crié qu'il était

là, qu'il prenait un bain? La question se formula si nettement en elle, qu'elle ne put la retenir sur ses

lèvres. Elle interrompit le comte, qui parlait de la nouvelle forme des chapeaux.

- Mais je ne savais pas, répondit-il; je vous assure que j'ai eu très-peur. Vous étiez toute blanche, j'ai cru
que c'était la Belle-au-Bois-dormant qui revenait, vous savez, cette fille qui a été enfermée ici.... J'avais si

peur, que je n'ai pas pu crier.

Au bout d'une demi-heure, ils étaient bons amis, Adeline s'était dit qu'elle se décolletait bien dans les
bals, et qu'en somme elle pouvait montrer ses épaules. Elle était sortie un peu de l'eau, elle avait échancré

la robe montante qui la serrait au cou. Puis, elle avait risqué les bras. Elle ressemblait à une fille des

sources, la gorge nue, les bras libres, vêtue de toute cette nappe verte qui s'étalait et s'en allait derrière

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