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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

enfantillages de certains mélodrames, se laisse toujours prendre aux tirades sur les beaux sentiments.
Mais les publics changent; le public de Shakespeare, le public de Molière ne sont plus les nôtres. Il faut

compter sur le mouvement des esprits, sur le besoin de réalité qui grandit partout. Les derniers

romantiques ont beau répéter que le public veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra un jour où

le public voudra la vérité.

IV

Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule romantique, sont basées sur l'arrangement
et sur l'amputation systématiques du vrai. On a posé en principe que le vrai est indigne; et on essaye d'en

tirer une essence, une poésie, sous le prétexte qu'il faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'à présent, les

différentes écoles littéraires ne se sont battues que sur la question de savoir de quel déguisement on

devait habiller la vérité, pour qu'elle n'eût pas l'air d'une dévergondée en public. Les classiques avaient

adopté le peplum, les romantiques ont fait une révolution pour imposer la cotte de maille et le pourpoint.

Au fond, ce changement de toilette importe peu, le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les

naturalistes arrivent et déclarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit marcher dans sa nudité.

Là, je le répète, est la querelle.

Certes, les écrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que la tragédie et le drame
romantique sont morts. Seulement, le plus grand nombre sont très troublés en songeant à la formule

encore vague de demain. Est-ce que sérieusement la vérité leur demande de faire le sacrifice de la

grandeur, de la poésie, du souffle épique qu'ils ont l'ambition de mettre dans leurs pièces? Est-ce que le

naturalisme exige d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne risquent plus un seul

coup d'aile dans le ciel de la fantaisie?

Je vais tâcher de répondre. Mais, auparavant, il faut déterminer les procédés que les idéalistes emploient
pour hausser leurs oeuvres à la poésie. Ils commencent par reculer au fond des âges le sujet qu'ils ont

choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour leur permettre tous les

mensonges. Ensuite, ils généralisent au lieu d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des êtres

vivants, mais des sentiments, des arguments, des passions déduites et raisonnées. Le cadre faux veut des

héros de marbre ou de carton. Un homme en chair et en os, avec son originalité propre, détonnerait d'une

façon criarde au milieu d'une époque légendaire. Aussi voit-on les personnages d'une tragédie ou d'un

drame romantique se promener, raidis dans une altitude, l'un représentant le devoir, l'autre le patriotisme,

un troisième la superstition, un quatrième l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes les idées abstraites y

passent à la file. Jamais l'analyse complète d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le

cerveau travaillent comme dans la nature.

Ce sont donc là les procédés auxquels les écrivains tournés vers l'épopée ne veulent pas renoncer. Toute
la poésie, pour eux, est dans le passé et dans l'abstraction, dans l'idéalisation des faits et des personnages.

Dès qu'on les met en face de la vie quotidienne, dès qu'ils ont devant eux le peuple qui emplit nos rues,

ils battent des paupières, ils balbutient, effarés, ne voyant plus clair, trouvant tout très laid et indigne de

l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans les mensonges de la légende, il faut que les

hommes se pétrifient et tournent à l'état de statue, pour que l'artiste puisse enfin les accepter et les

accommoder à sa guise.

Or, c'est à ce moment que les naturalistes arrivent et disent très carrément que la poésie est partout, en
tout, plus encore dans le présent et le réel que dans le passé et l'abstraction. Chaque fait, à chaque heure,

a son côté poétique et superbe. Nous coudoyons des héros autrement grands et puissants que les

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