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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

portes de Stockholm à Gustave Wasa; et c'est là une expiation très haute, qui devrait donner une grande
largeur au dénoûment.

M. Ernest Blum ne s'est point contenté de cette figure. Il a imaginé une création énigmatique, Ruskoé, un
bossu, un chétif, qui, ne pouvant servir, son pays par l'épée, le sert à sa manière en se faisant espion. Pour

tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en réalité, il travaille à la délivrance de la patrie, il est l'espion

de Wasa. Certes, la figure était faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être hué, lapidé, vivant dans le

mépris de ses frères, poussant le dévouement jusqu'à accepter l'infamie, attendant des semaines, des

mois, avant de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme. J'estime cependant que

Ruskoé n'a pas donné tout ce que l'auteur en attendait, et cela pour diverses raisons.

La première est que l'intérêt hésite entre lui et Marthe. Sans doute ces deux personnages se rencontrent,
lorsque, au quatrième acte, Ruskoé vient offrir le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les

moyens de sauver Stockholm. La scène est fort belle. Seulement, le lien reste bien faible en eux,

l'attention se porte de l'un à l'autre, sans pouvoir se fixer d'une manière définitive. Mais la principale

raison est que Ruskoé n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre intéressant à force de mystère, l'a

trop effacé. Pendant quatre tableaux, on attend l'explication que Ruskoé donne au cinquième; tout le

monde a deviné, il n'a plus rien à nous apprendre, quand il laisse échapper son secret, dans un élan de

douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il retourne au second plan. Le dénoûment appartient à

Marthe, et non à lui. Il sort de l'ombre, récite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui ôte toute

hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif dans le dénoûment. Au théâtre, ce qu'on dit

importe peu; l'important est ce qu'on fait. Ruskoé est une draperie, rien de plus; il n'y a pas dessous un

personnage vivant.

Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur de patriote, qui aime Tolben; le
chevalier de Soreuil, le gentilhomme français de rigueur, qui se promène dans tous les drames russes,

américains ou suédois, en distribuant de grands coups d'épée. Mon opinion, en somme, est celle-ci. Les

deux premiers tableaux sont lents, embarrassés, d'un effet presque nul. Au troisième tableau,

mademoiselle Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt d'une façon dramatique, et madame Marie Laurent,

Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si déchirants, que le public commence à s'émouvoir. Au

quatrième, il y a un double duel admirablement réglé, et enlevé avec une grande bravoure par M.

Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le cinquième, où l'on compte deux belles

scènes, la terrible scène entre Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et la

grande scène qui suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à Marthe le rachat. Quant au sixième, il

escamote simplement le dénoûment; la pièce est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste décor, un tableau

mouvementé, montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs, au milieu des coups de feu et des

acclamations; et rien n'est plus froid que de la voir arriver blessée à mort, dans un décor triste et étroit, le

coin de forteresse où Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent leur exécution.

Je vois là quelques belles situations, gâtées par des parties grises et mal venues. Je ne parle pas de la
langue, qui est bien médiocre. M. Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit. Il

patauge dans une formule morte, malgré sa réelle habileté d'auteur dramatique; il est gêné et raidi,

comme les hommes d'armes qu'il nous a montrés, enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles à

des casseroles fraîchement étamées.

VI

Je n'avais pu assister à la première représentation du drame en cinq actes de MM. Malard et Tournay:

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