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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

pas trouvé quelque chose de neuf pour finir sa pièce. Le mélodrame est mort, si l'on parle des recettes
mélodramatiques connues, des combinaisons qui défrayent depuis quarante ans les théâtres des

boulevards et dont le public ne veut plus. Le mélodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est

question des pièces qu'on peut écrire sur l'éternel thème des passions, en employant des cadres nouveaux

et en renouvelant les situations. Nous sommes emportés vers la vérité; qu'un dramaturge satisfasse le

public en lui présentant des peintures vraies, et je suis persuadé qu'il obtiendra des succès immenses. Le

tort est de croire qu'il faut rester dans les ornières de l'art dramatique pour être applaudi. Adressez-vous

aux habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la nécessité d'une rénovation.

V

M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il avait obtenu un beau succès avec Rose Michel.
Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune avec un drame historique, l'Espion du roi, mais je serais

très surpris que le succès fût égal, car le public m'a paru bien froid et singulièrement dépaysé, en face des

personnages, empruntés à une Suède de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores

d'honneur, de patrie et de liberté; mais les spectateurs n'étaient pas «empoignés», et se moquaient

parfaitement de la Suède, au fond de leur coeur.

L'avouerai-je? J'ai à peine compris les deux premiers tableaux. Rien n'accrochait mon attention. Il y avait
là un amas d'explications nécessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation compliquée du

drame, qui lassait évidemment la patience de toute la salle. Les visages semblaient écouter, mais

n'entendaient certainement pas. Aussi, quelle étrange idée, d'être allé choisir la Suède, qui compte si peu

dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix malheureux suffit à reculer l'action dans le

brouillard. On raconte que M. Ernest Blum a promené son drame de nationalités en nationalités, avant de

le planter à Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je lui prédis qu'il ne s'en repentira pas moins

d'avoir poussé le dédain de nos préoccupations quotidiennes jusqu'à nous mener dans une contrée dont la

grande majorité des spectateurs ne sauraient indiquer la position exacte sur la carte de l'Europe. Nous

rions et nous pleurons où est notre coeur.

Je connais le raisonnement qui fait de nous les frères de tous les peuples opprimés. Cela est vague. On
peut applaudir une tirade contre la tyrannie, sans s'intéresser autrement au personnage qui la lance. Je

vous demande un peu qui s'inquiète de Christian II, un roi conquérant, une sorte de fou imbécile et

féroce, tombé sous la domination d'une favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions

continuelles, afin d'affermir par la terreur son trône chancelant? Lorsque, au dénoûment, Gustave Wasa,

le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien

tranquille, sans la moindre émotion. Est-ce que ces gens-là nous touchent? Si le génie leur soufflait sa

flamme, ils pourraient ressusciter du passé et nous communiquer leurs passions. Seulement, le génie,

dans les mélodrames, n'est d'ordinaire pas là pour accomplir ce miracle. Quand un auteur a simplement

de l'intelligence et de l'habileté, il découpe les personnages historiques, comme les enfants découpent des

images.

Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens qu'il nuira au drame. La principale situation dramatique
sur laquelle l'oeuvre repose avait une certaine grandeur. Il s'agit d'une mère, Marthe Tolben, qui adore ses

fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tué par un officier du tyran; l'aîné, Tolben, est arrêté et va

être exécuté, si Marthe ne trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la délivrance du

pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben lui-même est accusé de son crime et

veut se faire tuer, pour se laver d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette

mère, qui a sacrifié la patrie à ses fils, se sacrifie elle-même pour la patrie, meurt en ouvrant une des

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