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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

fait un discours où il parle des Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de
Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, c'est fort ingénieux. Et il y a ainsi des panaches tout le long

de la pièce. Parfois même on entrevoit des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes!

c'est là recueil des faiseurs de mélodrames. La poésie les tue.

J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me défendre d'un grand dédain pour les pièces où les coups d'épée et
les coups de pistolet entrent pour la part la plus applaudie dans les mérites du dialogue. Le succès de

Coq-Hardy
a été le combat du cinquième acte. Si la poudre parle, c'est que l'auteur n'a rien de mieux
à dire. Et quel abus aussi des beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment à émettre, on s'en

aperçoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur comme un ténor qui a une belle note à pousser, il

lâche son beau sentiment, on l'applaudit, il salue et se retire. Cela finit par être honteux, de spéculer ainsi

sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procédé est trop facile, il devrait répugner aux esprits

simplement honnêtes.

La stricte vérité est que, le premier soir, la salle s'ennuyait. Toutes les fois que des personnages
historiques étaient en scène et se perdaient dans des considérations sur la Fronde, je voyais les

spectateurs ne plus écouter, lever le nez, s'intéresser au lustre ou aux peintures du plafond. Je vous

demande un peu à quoi rime la Fronde pour nous? Il fallait qu'un choc d'épée ou la déclamation d'une

tirade vertueuse ramenât l'attention sur la scène. Alors, on applaudissait, pour se réveiller sans doute. Je

jurerais que les deux tiers des spectateurs n'ont pas compris la pièce. Coq-Hardy n'en a pas moins

marché jusqu'à la fin, et le nom de l'auteur a été acclamé. On en est arrivé à un grand mépris des

jugements sincères.

Certes, je souhaite tous les succès à M. Poupart-Davyl. Il y avait des choses très acceptables dans sa
Maîtresse légitime
, à l'Odéon. Je suis certain que la forme de notre mélodrame historique est surtout
la grande coupable, dans cette affaire de Coq-Hardy. On ne ressuscite pas un genre mort.

J'entendais bien, dans la salle, les romantiques impénitents rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en

l'accusant d'avoir gâché un bon sujet. Mais la vérité est qu'il est impossible aujourd'hui de refaire les

pièces d'Alexandre Dumas. Il faudrait tout au moins renouveler le cadre, chercher des combinaisons,

choisir des époques inexplorées. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succès avec la

Maîtresse légitime
, et je doute qu'il fasse autant d'argent avec Coq-Hardy. Ouvrira-t-on les
yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour

entrer définitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de notre sang?

Dernièrement, les romantiques impénitents se fâchaient contre Rome vaincue. Comment! une tragédie,
cela était intolérable! Et ils se chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule démodée

qu'il avait ressuscitée. Eh bien! en toute conscience, je trouve les Romains de Rome vaincue

autrement vivants que les frondeurs de Coq-Hardy. Certes, la tragédie, que les romantiques

avaient tuée, se porte beaucoup mieux à cette heure que le drame. Je ne veux pas même établir un

parallèle entre les deux pièces, car d'un côté il y a le souffle d'un tempérament dramatique, tandis que, de

l'autre, je ne vois que le pastiche banal de tous les mélodrames odieux qui m'assomment depuis quinze

ans. Ici, la question d'art s'élève au-dessus des formules. Et combien je préfère la langue incorrecte de M.

Parodi au ron-ron de M. Poupart-Davyl!

IV

M. Poupart-Davyl a fait jouer à l'Ambigu un drame en six actes: les Abandonnés, qui a eu un très
vif succès le soir de la première représentation.

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